Chez les Dermaku, mercredi matin, la télévision était allumée à la chaîne des dessins animés à l'heure où Ruth Dreifuss demandait solennellement aux familles kosovares de «faire confiance aux autorités suisses» pour ramener ici leurs proches, réfugiés dans les camps. S'ils avaient eu la conseillère fédérale dans leur salon ce jour-là, peut-être auraient-ils bondi. Car depuis le début des bombardements, depuis la fuite du père de Leonora Dermaku, de trois de ses sœurs et de la compagne de son père à la frontière albanaise, la famille Dermaku épuise vainement toutes les possibilités connues d'elle pour ramener à Genève, dans son petit quatre pièces, la famille déportée avec laquelle elle garde des contacts réguliers.

Des intentions, mais pas des faits

Comme des centaines de Kosovars en Suisse, les Dermaku avaient pris au mot le Conseil fédéral annonçant la semaine dernière qu'il était désormais favorable aux regroupements familiaux. Mais ils se rendent compte que dans les faits, la Suisse ne fait rien pour les aider à accueillir leurs proches. Mercredi prochain, plus d'un mois après le début des frappes, le gouvernement devrait revoir la pratique des visas toujours valable pour les réfugiés kosovars.

Avec l'aide d'une amie genevoise, les Dermaku ont d'abord téléphoné au numéro d'urgence de la Croix-Rouge, à Zurich. Quatre jours plus tard, ils ont reçu des formulaires à remplir: une «déclaration de recherche» destinée à retrouver des proches. Puis une «demande d'entrée» que Leonora remplit consciencieusement, avec l'aide de l'amie genevoise puisque tous les documents sont en allemand, sans traduction française ni albanaise. Les formulaires sont renvoyés vendredi dernier à la Croix – Rouge qui n'a plus donné de nouvelles. Grâce à son amie et à l'Université populaire albanaise de Genève qui renseigne leur compatriote, Leonora se rend mardi dernier à Elisa, un bureau indépendant qui assure un appui juridique aux requérants d'asile et aux étrangers en Suisse. Elle signe une procuration, au nom de son père et de ses sœurs, pour que l'association fasse une demande d'asile auprès des autorités. Elle remplit également un autre formulaire de demande d'entrée en Suisse. Mardi dernier, elle rentre à la maison plein d'espoir: ne parlant pas bien français, elle a compris qu'avec ses papiers-là, si elle se rend sur place, elle pourra ramener sa famille.

En réalité, les formulaires ne donnent aucun droit. L'Office fédéral des réfugiés déplore cette prolifération de paperasseries qui donnent de faux espoirs aux familles: «Presque chaque association caritative a établi ses propres formulaires. Ca ne sert à rien d'enregistrer les demandes des familles en Suisse. C'est au HCR d'enregistrer les réfugiés sur le terrain», explique la porte-parole Virgine Claret. L'attitude attentiste de Berne révolte l'association genevoise Elisa, très active notamment auprès des demandeurs d'asile de l'aéroport de Cointrin, qui entend faire pression pour que soit reconnu le droit des réfugiés à obtenir l'asile en Suisse, même s'ils sont à l'extérieur. Si elle ne donne pas droit à l'entrée en Suisse comme elle le croyait, la procuration de Leonora à l'association Elisa est peut-être le papier le plus utile qu'elle ait rempli.

Douze mois de démarches, sans succès

Même désespoir à Lausanne où la communauté kosovare a établi une liste de 128 réfugiés, dont la position géographique est connue, qui pourraient être accueillis par 28 Kosovars de la ville. Présentée à la Croix-Rouge section vaudoise, à la FAREAS et au bureau lausannois des immigrés, la longue liste de noms est en attente. «Je voudrais bien donner un coup de pouce à la communauté, explique Jean-Pierre Vorlet, le responsable du bureau des immigrés. Mais pour l'instant, il n'y a que Berne qui peut faire quelque chose. A Lausanne, nous souhaitons démarrer l'expérience du regroupement familial le plus tôt possible. Il n'y a aucune raison d'attendre. Pourtant, Berne nous laisse dans le bleu alors qu'une expérience pilote est menée à Zurich.» A Fribourg, Drini frappe à toutes les portes depuis un mois, sans succès. Pendant ce temps à Tirana, douze membres de sa famille, dit-il, se partagent trois kilos de pain quotidien.

L'Office fédéral des réfugiés répète que la Suisse ne veut ni ne peut accueillir tous les proches des quelque 200 000 Albanais du Kosovo vivant en Suisse et que la priorité est donnée à l'aide humanitaire sur le terrain. Il semble depuis le début de la semaine que les réfugiés en Macédoine, évacués en priorité par le HCR, seront les premiers à être accueillis sur territoire suisse. La priorité sera donnée aux blessés et aux réfugiés qui ont de la proche parenté en Suisse. Le père et les sœurs de Leonora Dermaku, réfugiés en Albanie, devront encore attendre.