«On peut s’installer dans le box 1 pour les photos, indique Fanny Chollet. L’avion que j’ai utilisé ce matin est garé là-bas.» Dans les hangars de l’aérodrome militaire de Payerne, la pilote de F/A-18 connaît et salue tout le monde. Deux mécaniciens affairés sous un réacteur renvoient son signe de main et continuent de serrer des boulons. Le calme règne. «Par ici, invite la pilote. Ne dépassez pas la ligne, il y a des capteurs.»

Soudain le sol vibre. Un vrombissement colossal se fait entendre, serre la poitrine aux limites de l’inconfort. Un jet prend son envol sur la piste attenante. «Impressionnant, n’est-ce pas? sourit la Vaudoise. Je ne m’en lasse pas.» Un infime échantillon des sensations éprouvées par l’homme aux commandes. Ou la femme. Car depuis février 2019, notre guide du jour est devenue pilote de chasse, la première de l’histoire du pays. Portrait d’une introvertie, symbole malgré elle.

Lors de sa présentation par l'armée: Fanny Chollet, la première pilote de chasse

L’EPFL perd une physicienne

«Mon boulot, c’est avant tout de voler, rappelle la Vaudoise. Et c’est assez prenant.» Depuis son incorporation à l’escadrille militaire professionnelle 18 «Panthère», certains auraient tendance à l’oublier. «J’ai été contactée par à peu près tous les médias de Suisse, rigole-t-elle. Sans compter les associations professionnelles, sportives, les sapeurs-pompiers ou les partis politiques. Je décline la plupart des demandes, sinon je ne ferais plus que ça.» Décrocher un rendez-vous avec la jeune femme est un privilège – qui ne signifie pas que toutes les questions sont permises. Originaire de Saint-Légier (VD), où elle a grandi, la capitaine tient à sa vie privée. «J’ai un frère, une sœur, ma mère est médecin et mon père pilote dans l’aviation d’affaires.» Voilà.

La figure paternelle n’est pas la seule à travailler dans les airs, précise-t-elle quand même: «Mon grand-père, mon oncle et un cousin sont également dans le métier.» Une inspiration pour elle? «Bien sûr, leurs histoires de voyage m’ont inspirée, reconnaît-elle. Mais ce n’est pas ce qui a été déterminant. J’ai peu volé avec eux.» Sans plus de détails. Notons encore qu’avant d’incorporer l’armée, elle a décroché sa maturité au Gymnase de Chamblandes et s’est inscrite à l’EPFL. En physique. «J’ai découvert l’aviation militaire sur le tard», dit la Vaudoise. Une révélation qui la propulsera vers les étoiles – ou juste un peu plus bas. Un sujet sur lequel la capitaine est bien plus loquace.

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Stage de construction d’igloo

«Tout a commencé par une sélection avec Sphair, raconte-t-elle, le programme d’évaluation des forces aériennes suisses.» A 28 ans, Fanny Chollet est encore au début de sa carrière, mais cela fait dix ans qu’elle est entrée dans le système. Une décennie d’examens, chacun d’entre eux définitivement éliminatoire. Une décennie de succès, donc. Elle enchaîne: «Après avoir été recommandée par Sphair, j’ai fait mon service militaire dans les troupes d’aviation jusqu’à l’école d’officiers, passage obligatoire pour prétendre piloter un F/A-18. Puis sept semaines de vol à bord d’un avion d’entraînement de l’armée suisse, le PC-7, aboutissent à une série d’examens en vol. S’ils sont réussis, la formation peut commencer.»

Cinq ans d’école de pilote des forces aériennes plus tard, entre Winterthour, Locarno et Emmen, la Vaudoise a acquis deux compétences rares: piloter un chasseur et parler le suisse-allemand. «Il est aussi important de maîtriser l’anglais, précise-t-elle. Tous les manuels et échanges radio sont dans cette langue.» Pour saisir un manche à balai de F/A-18, la jeune femme ne s’est pas économisée. Des centaines d’heures à bord de simulateurs, de réguliers contrôles médicaux, psychiques, physiques, oculaires – 100% de vision sans correction dans son cas –, des stages de survie en cas d’éjection dans l’eau, en forêt, sur un glacier – avec cours de construction d’igloo – ou encore un test en centrifugeuse humaine en Allemagne; le chemin a été long. «Mais ça valait largement la peine!» assure la convaincue. Car un jour, enfin, son train d’atterrissage a quitté le tarmac.

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Survivre à Mach 1,8

«Le premier vol, c’est une grande émotion, se rappelle Fanny Chollet. Mémorable. Un mélange de joie, car c’est un rêve qui se réalise, et de la conscience d’avoir une énorme responsabilité. Je ne dirais pas que j’avais peur, car nous sommes formés pour nous sentir à l’aise le jour J. Mais il y a beaucoup de concentration. Et du respect pour la machine.» Juchée dans le petit cockpit de son F/A-18 de 17 mètres sur 14 pour près de 20 tonnes, elle atteint Mach 1,8: «Environ 2300 kilomètres-heure, vulgarise-t-elle. L’accélération en virage peut aussi attendre 7,5 G»: 7,5 fois la gravité terrestre.

Pour survivre à l’impétuosité de sa monture, elle revêt comme tout autre pilote un pantalon «anti-G», qui comprime ses jambes pour garder son cerveau irrigué. Un bon physique est cependant de rigueur. «Mais sans avoir de trop gros muscles, qui demandent beaucoup de sang, souligne-t-elle. Une bonne nuque est aussi fondamentale. Le casque est lourd.» Pour se maintenir en forme, l’aviatrice varie les activités sportives: «Fitness, marche, course à pied, ski de randonnée, gym. Se changer les idées est aussi important.» Toujours dans les airs, pour Fanny Chollet, qui organise des meetings d’old timers pendant son temps libre. «Le prochain, en 2021 à Gruyères!»

Escorter et être escortée

Alors qu’elle avait paru légèrement inconfortable lors de sa présentation aux médias début 2019, la pilote à la longue queue de cheval a pris de la bouteille. Quelques heures de vol sont passées par là: «J’ai escorté des avions diplomatiques, intercepté des aéronefs en violation de l’espace aérien et pris part à la sécurisation du ciel de Davos lors du forum, énonce-t-elle. Nous avons aussi volé à l’étranger plusieurs fois. Aux Etats-Unis, aux Pays-Bas ou encore au Royaume-Uni, où nous nous entraînons régulièrement au vol de nuit.» L’occasion de se faire soi-même escorter par d’autres pilotes de chasse. Et de constater que les armées voisines sont également très masculines: «J’ai quand même rencontré quelques femmes pilotes, souligne-t-elle. Une Américaine et une Française, notamment. Ça fait toujours plaisir.»

Unique représentante helvétique, elle-même s’est habituée à son statut: «Je comprends l’intérêt autour de moi. Les premières fois sont toujours marquantes. Mais je n’en tire pas de fierté particulière. Je suis heureuse de faire ce que je fais, à l’instar de tout autre pilote de chasse. Je rappelle que d’autres femmes ont conduit des hélicoptères militaires avant moi. La formation de pilote de jet n’était ouverte qu’aux hommes jusqu’en 2004, ce qui paraît fou. Mais à partir de là, ce n’était qu’une question de temps.» Quant à d’éventuelles difficultés rencontrées lors de sa formation, la pilote assure avoir toujours été traitée comme les autres. «D’autres questions?»

Toujours l’elle unique

Il est de toute façon temps de rendre le décor de l’interview aux mécaniciens. Encore un mot sur la votation du 27 septembre sur l’achat de nouveaux avions de combat? L’avis de celle qui accompagnait Viola Amherd devant la presse en juin est évidemment tranché. «Nous assurons la souveraineté du pays dans les airs, dit la capitaine. J’espère que les Suisses voteront en connaissance de cause. Bien sûr que les pilotes ont un intérêt personnel dans le dossier. Mais c’est surtout celui du pays qui doit prévaloir. Nos avions deviennent vieux, nos services sont nécessaires et il n’y a pas d’alternative aux chasseurs.» L’heure de s’éclipser pour «Shotty», son surnom, qui indique habiter «dans les environs». Que signifie son pseudonyme? On ne le saura pas. La pilote disparaît sous l’œil curieux de quelques spotters. Elle devrait continuer d’attirer l’attention encore un moment. Depuis son brevet, reconnaît-elle, «aucune autre femme n’a pour le moment commencé la formation de pilote militaire».


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