Il faut imaginer Roman Polanski dans l’une des deux limousines noires qui gagnent Gstaad à 13h précises, comme planifié par l’Office fédéral de la justice (OFJ). Il faut deviner la silhouette de l’homme de 76 ans cachée derrière les vitres teintées des voitures qui remontent l’Alpenblickstrasse, à quelques encablures du centre-ville. L’un ou l’autre des journalistes amassés sur la pente enneigée croit apercevoir l’ombre du réalisateur franco-polonais assigné à résidence dans la station bernoise, où il possède un chalet depuis quarante ans. Mais le doute rôde. Jusqu’à la confirmation officielle de la Confédération. Roman Polanski est bel bien arrivé dans l’Oberland bernois. Ou du moins son fantôme, héros d’un court métrage où rien ne se passe, ou presque.

Car le cinéaste se refuse aux médias amassés à la lisière de la propriété. L’avocat parisien de l’artiste avait d’ailleurs promis de les «affamer au maximum». Les agents de sécurité privée qui quadrillent le jardin annoncent que «Monsieur Polanski ne sortira pas». Les photographes insistent: en échange d’un cliché ils lui promettent la paix. Le bras de fer commence. Et risque de durer.

Discrétion en danger

Du coup, en l’absence du protagoniste principal, qui attendra chez lui la fin de la procédure d’extradition – contre laquelle il a fait appel –, les anonymes se transforment en vedettes. Les journalistes traquent les voisins, les passants. Certains se moquent de tant d’agitation, d’autres la déplorent. Au comble du désespoir, on s’interviewe et on se photographie entre confrères.

Heureusement, le directeur de l’Office du tourisme, Roger Seifritz, prend la parole. Il répète à droite et à gauche que l’événement est à la fois positif et embarrassant pour la station. Il est positif car la planète entière entend parler de Gstaad. Et on sait que la localité voudrait séduire également les touristes de la classe moyenne. Il est embarrassant parce que le vacarme médiatique nuit à la réputation de calme et de discrétion appréciée par ses hôtes fortunés. Célèbres ou pas.

En effet, Roman Polanski n’est pas seul. Johnny Hallyday habite à proximité. Les Bertarelli aussi. Et par le passé, les stars se sont bousculées: Roger Moore, Richard Burton, Lady Di… parfois pour une nuit, parfois pour des années. Pour la beauté du paysage et pour une certaine douceur fiscale.

Gottfried von Siebenthal, historien amateur de sa ville et patron d’un magasin d’articles de table, se souvient de l’émeute médiatique provoquée par l’apparition de Jackie Kennedy en 1964, la première depuis l’assassinat de son mari et président. Elle avait attiré plus de 300 journalistes. Le négociant regrette cependant la traque dont est victime aujourd’hui Roman Polanski, qu’il connaît de longue date. «Il ne le mérite pas, plaide-t-il, ce n’est pas ce qu’il attend de Gstaad.»

Pourtant, les péripéties privées du réalisateur mondialement connu attisent la curiosité des médias et suscitent la controverse depuis son arrestation en septembre dernier. Invité en Suisse pour recevoir un prix lors du Festival du Film de Zurich, il finit en prison à sa descente d’avion. Les Etats-Unis, qui pistent l’homme depuis une trentaine d’années, ont fait valoir auprès de la Confédération un mandat d’extradition de l’auteur du Pianiste, accusé d’avoir violé en 1977 une fille de 13 ans.

Au bout de 70 jours d’emprisonnement, Roman Polanski a été libéré mais est contraint de résider dans son chalet de Gstaad après le versement d’une caution de 4,5 millions de francs et le retrait de ses papiers d’identité. Afin de réduire les risques de fuite, le cinéaste porte un bracelet électronique qui permet une surveillance à distance (lire ci-dessous).

Objectifs énormes

Entre-temps, la police a démonté la scène. Le spectacle finit dans une bouillie de fange et de neige. La nuit menace. Les plus obstinés poursuivent le siège commencé dès la décision de placer le cinéaste aux arrêts domiciliaires. Les photographes pointent leurs énormes objectifs vers les fenêtres fermées, vers les rideaux blancs qui protègent l’intimité des proches de Polanski. Sa femme et leur fille seraient également à Gstaad.

La boulangerie en contrebas applaudit le chiffre d’affaires du jour. Les journalistes ont faim et soif. Ils consomment. La gendarmerie compte à son tour les amendes collées aux véhicules de presse garés dans le désordre sur les chemins qui montent vers l’habitation de Roman Polanski. L’église évangélique affiche un panneau divin: «Tout le monde attend Polanski, nous attendons Jésus.»

Ailleurs, à Gstaad, la vie continue comme avant. Les enfants s’échinent sur la patinoire et les parents frôlent les vitrines richissimes avant le repas du soir.