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Une vue des travaux du Kunsthaus de novembre 2015, à Zurich.
© ANTHONY ANEX

Zurich

Les fantômes hantent le Kunsthaus de Zurich

L'extension du Kunsthaus provoque la colère d'un groupuscule de juifs ultra-orthodoxes à New York: ils accusent la ville de profaner un ancien cimetière 

Les Zurichois ont approuvé le projet en 2012, les dernières oppositions ont été levées, les travaux d’excavation ont démarré au début de l’année: le chantier de l’extension du Kunsthaus sur la Heimplatz à Zurich est sur les rails. Face au bâtiment actuel se dressera un rectangle magistral à 206 millions de francs, conçu par le bureau d’architecte David Chipperfield. Il doit faire du Kunsthaus, à l’horizon 2020, le «plus grand musée d’art de Suisse». Un nouveau pôle d’attraction.

Mais à ce jour, l’extension du Kunsthaus attire surtout la colère d’une poignée de juifs orthodoxes. Ils étaient quelques centaines à se rassembler en janvier devant les représentations suisses à New York, Tel Aviv, Londres et Montréal. Leur revendication: rien de moins que l’arrêt des travaux. Les pelleteuses perturbent la paix des morts, disent-ils. Car, sous le site du futur musée, se trouverait un cimetière juif datant du 14e siècle.

Le rabbin ultra-orthodoxe David Niederman, président d’Asra Kadisha, mène la fronde. Cette organisation basée à Brooklyn, spécialisée dans la préservation des cimetières de part le monde invoque la loi juive qui consacre l’inviolabilité du cadavre et le repos éternel des morts, pour exiger que jamais les vestiges ne soient exhumés.

Avant de descendre dans la rue, Asra Kadisha s’était déjà adressée au consulat général de Suisse à New York pour réclamer l’arrêt du chantier. En vain. «Nos appels ont été ignorés. Selon toute vraisemblance, ils ont déjà détruit le cimetière, se désole David Niederman à l’autre bout du fil. Le rabbin est déterminé à poursuivre la protestation contre la «profanation» du site historique.

Pas de trace d’ossement

A Zurich, le secrétaire du service des bâtiments de la ville de Zurich Urs Spinner soupire. A son désarroi, il doit répondre aux questions de journalistes, qui appellent depuis l’Allemagne ou les Etats-Unis pour s’enquérir de vestiges dont il ne reste nulle trace. Car, malgré les recherches menées par des archéologues, à ce jour, la terre retournée sur le site du futur musée n’a pas révélé un seul fragment d’os. «Nous avons déjà creusé profondément, à plusieurs endroits, et nous n’avons rien trouvé», dit-il.

Personne ne conteste l’existence, au moyen-âge, d’un lieu de repos éternel destiné aux juifs dans le quartier de l’actuel Kunsthaus. «Nous le savons sur la base de documents qui remontent jusqu’au 13e siècle. Mais tout ce que nous avons trouvé pour l’instant, ce sont les restes du mur de la ville, construit au 17e siècle», souligne Urs Spinner.

Au 14e siècle, la zone se situait hors de la ville. Les juifs auraient utilisé ce lieu pour leurs obsèques durant un siècle, tout au plus, selon une expertise historique. Peu à peu, Zurich s’est étendue, jusqu’à établir ses limites là où devaient se trouver les anciennes tombes.

Aujourd’hui, après plusieurs semaines de travaux, les autorités sont «absolument certaines qu’il n’y a aujourd’hui plus de cimetière à cet endroit». Il n’est pas totalement exclu qu’au fil du chantier, des ossements ressurgissent. Même si Urs Spinner en doute: «Nous sommes convaincus à 99% qu’il n’y a plus un seul vestige. Mais nous ne pourrons en avoir la certitude à 100% que d’ici l’été».

«Nous avons déjà trouvé une solution qui respecte la paix des morts»

Urs Spinner ne songe pas un instant que la fronde des juifs new-yorkais puisse enrayer les travaux en cours: «Ils se basent sur des fausses informations. Nous leur avons écrit, mais rien n’y fait. Ils veulent que l’on arrête les travaux. C’est absurde. Il n’y a aucune raison valable, encore moins de justification juridique à cela. Sans compter que cela coûterait des millions».

La ville avait annoncé en 2007 que les travaux d’extension du Kunsthaus révèleraient peut-être les vestiges d’un cimetière juif. En 2006 déjà, des contacts informels avaient eu lieu entre le président de Zurich d’alors, Elmar Ledergerber, et des représentants de la communauté juive locale, dont la Israelitischen Cultusgemeinde Zurich (ICZ), pour étudier le cas où des ossements devaient être retrouvés.

«Nous nous sommes mis d’accord avec les organisations juives zurichoises autour d’une solution qui respecte la paix des morts», explique Urs Spinner. Ce que confirme la Fédération suisse des communautés israélites, qui apprécie peu l’irruption d’orthodoxes new-yorkais dans cette affaire. «A nos yeux, il n’y a aucune raison de manifester, souligne Jonathan Kreutner, secrétaire général de la Fédération. Nous sommes en bonne entente avec la ville. Et jusqu’ici, il n’y a pas de trace d’un ancien cimetière. Cette ingérence d’un groupuscule de l’étranger n’est pas nécessaire. Ce sont les communautés locales qui doivent décider».

Ni la ville, ni les représentants des communautés juives ne souhaitent livrer de détails sur l’accord trouvé autour du sort réservé à d’éventuels vestiges. Ils seraient sans doute transférés vers un autre lieu pour y être inhumés. Dans le journal juif «Tachles», en 2008, un rabbin de l’ICZ s’était prononcé en faveur d’une exhumation, dans la mesure où il ne s’agirait pas de tombes entières, mais d’ossements épars. Or plus le temps passe, plus le chantier avance, plus la probabilité de retrouver la moindre trace d’un squelette s’éloigne.

Le sujet réveille les fantômes du passé

Si le sujet reste sensible, c’est qu’il réveille d’autres fantômes du passé. Le «New York Times» consacrait début mars une pleine page aux revendications des juifs orthodoxes de Brooklyn, sous le titre: «Swiss museum faces a backlash».

L’extension du musée, soulignait le quotidien américain, soulève aussi la question du rôle de la Suisse dans l’art spolié durant la seconde guerre mondiale. Car il n’accueillera pas n’importe quelles pièces. Au deuxième étage, quelque 180 tableaux de la collection Bührle, pour la plupart des oeuvres de maîtres impressionnistes français, seront exposés au public. Ils appartenaient à Emil Georg Bührle, un marchand d’armes suisse qui avait fait du commerce avec l’Allemagne sous le IIIe Reich.

Un ouvrage des historiens Guido Magnaguagno et Thomas Buomberger lié en octobre, «le livre noir Bührle», avait déjà ravivé la polémique. Aux yeux des auteurs, l’extension du musée s’assimile à un monument à la gloire de l’ancien commerçant. Le Kunsthaus et le directeur de la collection Lukas Gloor estiment quant à eux traiter ces oeuvres avec toute la transparence requise.

Quant au rabbin David Niederman, il se préoccupe peu de ce qui sera abrité dans le nouveau bâtiment. Seul ses fondements lui importent: «L’exposition de la collection Bührle est une question morale à laquelle doit répondre la société civile. Nous nous préoccupons du cimetière», dit-il.

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