Conseil national

Fathi Derder arrête la politique

Après avoir siégé huit ans au Conseil national, le journaliste vaudois de 49 ans renonce à se représenter lors des prochaines élections fédérales

C’est en optimiste un peu désillusionné que Fathi Derder (PLR/VD) jette l’éponge à Berne. Le plus ardent avocat des start-up, qui en 2015 avait profité de l’élection d’Olivier Français au Conseil des Etats pour être réélu au National, ne brigue pas un troisième mandat sous la Coupole. Même s’il se réjouit d’avoir suscité une certaine prise de conscience, il regrette que la Suisse manque toujours d’une politique d’innovation.

Le Temps: Pourquoi ne vous représentez-vous plus au Conseil national?
Fathi Derder: J’ai adoré ces huit années, littéralement passionnantes. Exercer la politique au niveau fédéral fut une chance pour le citoyen, ainsi que pour le journaliste que je suis. Mais dans un bon système de milice, la politique doit se pratiquer à durée limitée.

Avez-vous eu peur de ne pas être réélu?
Non, j’ai pris la décision il y a quatre ans, en famille, lors de ma réélection. Car huit ans, ça suffit. Je n’ai jamais voulu faire une carrière politique. Tous les politiciens de carrière s’accrochent au pouvoir. C’est malsain. Et puis, les deux conseillers fédéraux avec lesquels je travaillais le plus sont partis, c’était aussi un signe…

N’êtes-vous pas resté trop longtemps journaliste alors que le parlement est là pour faire des lois?
Non, je suis journaliste et je n’arrêterai jamais de l’être. Dans un bon système de milice, nous avons même le devoir de rester actifs dans notre profession. Pendant mon mandat, j’ai ainsi été chroniqueur pour divers médias avant de reprendre la rédaction en chef de L’Agefi. Et aujourd’hui, je rédige un livre, un reportage dans les coulisses de la politique suisse qui paraîtra au printemps chez Slatkine.

Quels ont été vos plus beaux combats?
Je peux m’en aller avec le sentiment du devoir accompli. Quand je suis arrivé en 2011, il n’y avait aucune mesure en faveur des start-up. J’ai demandé un rapport au Secrétariat d’Etat à l’économie (Seco), qui a posé les bases d’une vraie politique de soutien aux start-up, avec notamment une politique fiscale attractive pour ces PME innovantes. Enfin, la délégation suisse à Las Vegas, la semaine dernière, est un signal fort que la Confédération veut s’engager pour elles!

En 2015, vous avez rédigé un livre affirmant que le prochain Google serait suisse. Vous êtes-vous aperçu entre-temps que ce ne sera pas le cas?
Non, détrompez-vous, la Suisse a toujours les moyens de produire des start-up à forte croissance; nous avons dans la région de magnifiques exemples comme Sophia Genetics, qui vient de lever 77 millions. Mais il est vrai que j’ai listé dans mon livre 50 mesures qui restent valables pour soutenir ces start-up.

La Suisse manque-t-elle d’une politique d’innovation?
La Suisse n’a pas de politique d’innovation. Par dogme fédéraliste et libéral, Berne n’en veut pas. Il n’y a pas de programme clair au niveau fédéral, quoi qu’en dise l’administration, qui estimait récemment qu’on a la meilleure politique d’innovation du monde. Il faut que cela change: la concurrence internationale est féroce. L’Amérique et l’Asie prennent le pouvoir, l’Europe est larguée, et pendant ce temps, nous faisons en Suisse des économies en estimant que nous sommes les meilleurs du monde. C’est une erreur stratégique majeure que nous risquons de payer très cher.

Dans votre livre, Patrick Aebischer craignait que la Suisse ne soit «un pays riche qui perd sa mémoire». Vous aussi?
Patrick Aebischer a malheureusement raison. Nous nous croyons éternellement riches et nous ne nous battons plus pour maintenir des conditions-cadres optimales. Pire: les extrêmes de droite et de gauche constituent une opposition majoritaire qui paralyse le pays. C’est une nouvelle spécialité suisse: la majorité d’opposition. C’est très inquiétant.

Au sein de votre parti, vous le Romand souhaitez une politique d’innovation volontariste, mais pas les Alémaniques. Avez-vous souffert de cette différence d’approche?
C’est en effet un problème. Pour répondre aux défis de notre économie en profonde mutation, il est impératif d’avoir une politique volontariste. Notre approche fédéraliste et libérale seule ne suffit plus. Elle est trop lente. L’Etat doit changer, devenir plus agile pour intervenir de manière plus efficace et ciblée pour les entrepreneurs.

La Suisse se ferme de plus en plus à l’immigration et à l’Europe. Sera-t-il toujours possible d’attirer les meilleurs talents à l’avenir?
Nous avons un besoin urgent d’attirer des talents par une politique migratoire proactive, ciblée sur nos besoins dans nos domaines d’excellence. Or, nous faisons l’inverse, sous la pression des deux extrêmes, cette fameuse majorité d’opposition, l’UDC en tête. C’est délirant. Nous nous tirons une balle dans le pied.

Vous n’êtes plus rédacteur en chef et vous ne serez plus politicien. Qu’allez-vous faire à l’avenir?
Je suis toujours journaliste! Et j’ai un livre et un mandat à finir. Pour la suite, on verra. Les projets ne manquent pas, dans les médias ou ailleurs. Il y a notamment beaucoup à faire pour la place économique suisse en dehors des cercles parlementaires.

Publicité