On pensait rencontrer un homme préoccupé, mal remis du rejet cinglant par le conseil de l'Université de Neuchâtel de son projet de transfert de la Faculté des sciences économiques à la HEC de Lausanne (Le Temps du 25 juin). Il n'en a rien été. S'il avoue sans fard sa déception, Thierry Béguin est loin d'être abattu. Dans son bureau du château de Neuchâtel, où trônent trois photos du général de Gaulle, le conseiller d'Etat en charge de l'Instruction publique réaffirme que son projet constitue «un très bon choix» pour le canton. A ce propos, il indique «avoir reçu de nombreux messages de sympathie et de soutien ces derniers jours». Interview.

Le Temps: Toutes les structures de l'Université ont successivement refusé le transfert, avec comme point d'orgue le très net refus du conseil (15 voix contre 3). Allez-vous tout de même soumettre votre projet au Grand Conseil cet automne?

Thierry Béguin: Il est encore trop tôt pour le dire. Je dois tout d'abord consulter mes collègues du Conseil d'Etat. Je vais ensuite en discuter avec Michel Rousson et Heinrich Nägeli, qui assureront en tandem le rectorat intérimaire dès le retrait de Denis Miéville, au mois d'octobre. Il est important que tous soient d'accord de continuer dans cette voie… Mais il est vrai que la netteté du vote du conseil de l'Université rend cette décision encore plus difficile à prendre.

– Les adversaires du projet vous reprochent d'avoir adopté une stratégie à l'emporte-pièce, en communiquant peu et en négligeant de consulter un grand nombre de personnes au sein de l'Université. Etes-vous sensible à cette critique?

– Ecoutez, j'ai inspiré ce projet, mais c'est le rectorat qui se l'est approprié. C'était à lui de communiquer dans les couloirs de l'Université. Pas à moi. Peut-être y a-t-il eu un déficit d'information. Mais il faut également comprendre que suite à l'offre de Lausanne, nous avons dû travailler très rapidement. Idéalement, il aurait fallu retourner la terre et aplanir le terrain. Malheureusement, on a été contraints de semer dans l'urgence sur un sol un peu sec…

– Une urgence qui vous a fait oublier Genève, votre partenaire avec le canton de Vaud du réseau «triangle azur». Contrarié, le conseiller d'Etat genevois Charles Beer vous a écrit pour vous questionner sur «la signification» de cette démarche (Le Temps du 27 juin)…

– Je reconnais volontiers que c'était une erreur. Mais vous savez, quand on est au front… A ce propos, il faut comprendre qu'en associant Genève aux discussions, nous aurions perdu du temps.

– Les opposants au projet regrettent également l'existence de réelles contreparties pour la perte des 300 étudiants en sciences économiques. En cumulant les économies et les compensations perçues de la Confédération et de l'Etat de Vaud, le transfert permettra de dégager 20 millions de francs sur quatre ans. Mais aucune faculté ne viendra s'établir sur les bords du lac de Neuchâtel. Comprenez-vous les craintes de ceux qui voient là la première étape du démantèlement de leur université?

– La nouvelle stratégie de la Confédération est très claire: aujourd'hui, les universités ne peuvent plus développer toutes les disciplines. Il faut donc faire des choix. Dans ce contexte, il est évident que nous cherchons à développer les pôles dans lesquels nous sommes déjà très bons et que nous réfléchissons sur l'avenir de ceux où nous le sommes moins. En tranchant ainsi, il est évident que nous prenons des risques. Je ne peux ainsi pas garantir que nous aurons récupéré l'intégralité des étudiants perdus dans quatre ans. Mais nous aurons au moins renforcé nos pôles d'excellence avec les moyens à notre disposition. Le canton donne 43 millions de francs par année pour l'Université, et je doute que le Grand Conseil consente à lui donner plus dans le contexte économique actuel.

– La Faculté des sciences économiques constitue un élément important pour l'Université et pour le tissu socio-économique neuchâtelois. Un «mur porteur», selon les termes de l'ancien recteur Denis Maillat. N'est-ce pas risqué de s'en séparer?

– Notre tissu économique est constitué à 85% par des PME de moins de 10 employés. Croyez-vous qu'elles engagent en priorité des économistes qui sortent de l'université? Pour elles, il est plus rentable d'engager un diplômé de notre Haute Ecole de gestion (HEG), déjà très orientée vers la pratique. A ce propos, le nombre d'étudiants qui fréquentent les HEG en Suisse est en constante augmentation, alors que la tendance est inverse pour les sciences économiques. Logiquement, le Conseil d'Etat fait le pari HEG: nous avons d'ailleurs le projet de lui offrir de nouveaux locaux sur le site du futur Ecoparc – situé à proximité de la gare de Neuchâtel – pour qu'elle puisse continuer à se développer.

– Interrogé par L'Express/L'Impartial, le secrétaire d'Etat à la science et à la recherche, Charles Kleiber, a déclaré qu'«une antenne de l'EPFL (Ecole polytechnique fédérale de Lausanne) pourrait voir le jour à Neuchâtel». Où en est le projet?

– Je précise que ces discussions ne sont pas liées à l'éventuel départ des sciences économiques, les partenaires n'étant pas les mêmes. Comme l'a dit Charles Kleiber, l'EPFL est l'école polytechnique de la Suisse romande. Et si elle entend monter dans la hiérarchie mondiale des universités, elle a tout intérêt à trouver des alliances.

Dans cette optique-là, il existe deux modèles. Le premier consisterait en une alliance codirigée par l'EPFL et l'Université, des bachelors et des masters étant délivrés sur le site de Neuchâtel. Le second, plus audacieux, verrait plusieurs unités de l'EPFL s'installer à Neuchâtel et intégrer l'Institut de microtechnique. J'en ai déjà discuté avec Patrick Aebischer, président de l'EPFL. Il est prêt à entrer en matière, même si beaucoup de choses doivent encore être réglées. Si la dernière option devait être retenue, nous poserions plusieurs conditions: nous voulons des étudiants et pas seulement des chercheurs; l'EPFL doit proposer des masters attractifs à Neuchâtel; nous souhaitons obtenir la garantie d'une installation de longue durée.

– A quoi ressemblera, selon vous, le paysage universitaire romand dans dix ans?

– C'est difficile à dire. Les intérêts des uns et des autres ne sont pas les mêmes, il faut voir qui va lâcher un peu de lest, qui va faire des sacrifices… Mais on y travaille. Jeudi et vendredi, j'étais à Genève pour rencontrer mes collègues et discuter de l'avenir. Mais nous n'avons pas encore trouvé l'œuf de Colomb. Si le thème n'a pas encore été abordé, il s'agit avant tout de savoir si on peut conserver le système actuel, avec des universités cantonales qui disposent de moyens très différents.

Pour ma part, je pense qu'il faut imaginer une université romande organisée sur les quatre sites actuels. Une seule université lémanique appauvrirait en effet économiquement les régions périphériques. Le grand défi est de s'entendre sur une certaine répartition des compétences, comme nous l'avons déjà fait avec Berne et Fribourg pour le droit. Mais pour qu'un tel système fonctionne, les gens doivent accepter le principe de la mobilité. Et ce n'est pas forcément évident à faire passer.