Comment améliorer la promotion du plurilinguisme au sein de la Confédération? Qui en porte la responsabilité? Les cadres dirigeants de l’administration fédérale ont été soumis à un véritable travail d’introspection à ce sujet de l’été 2016 à aujourd’hui, par le biais d’une étude menée par l’équipe de Daniel Kübler, politologue à l’Université de Zurich et au Centre d’études sur la démocratie d’Aarau. Les résultats de synthèse de cette recherche commandée par un acteur externe à la Confédération ont été présentés mardi soir à Berne à l’occasion de l’événement annuel organisé par la déléguée fédérale au plurilinguisme. Avec quelques surprises.

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Le Temps: Votre étude montre que les cadres de l’administration fédérale reconnaissent leurs propres responsabilités dans la promotion du plurilinguisme. Mais cela se répercute-t-il dans la pratique?

Daniel Kübler: Je dois dire que je suis beaucoup plus optimiste que par le passé. Depuis quelques années, l’administration fédérale est globalement assez représentative des trois voire quatre communautés linguistiques du pays. Longtemps, il y a eu un biais important dans la représentativité des cadres dirigeants, en faveur des germanophones et surtout au détriment des italophones. Ce déséquilibre était le plus frappant au sein du Département de la défense, de la protection de la population et des sports (DDPS). Mais le changement de l’origine linguistique du chef du DDPS, Guy Parmelin, a eu pour conséquence une évolution assez rapide des pratiques. Je trouve cela encourageant. Un autre élément me rend optimiste: le français est de plus en plus souvent utilisé comme langue originale d’élaboration des actes législatifs [18% des lois étaient rédigées en français en 2015, contre 5% en 1998, ndlr]. Donc le français est utilisé de plus en plus comme langue de travail au sein de l’administration fédérale. Ce qui n’est pas le cas de l’italien.

Justement, vous recommandez une promotion plus active de l’usage de l’italien à l’interne de l’administration fédérale. N’est-ce pas une utopie vu le faible taux d’italophones?

Il est vrai que l’italien comme langue de travail est presque inexistant. C’est une constante en Suisse: le plurilinguisme des italophones permet le monolinguisme des autres. Loin de nous l’idée de vouloir créer de nouvelles règles quant à l’utilisation de l’italien. Mais nous supposons que les italophones de l’administration fédérale, qui expriment une certaine résignation, n’osent pas non plus assez utiliser leur langue dans les occasions qui pourraient s’y prêter. Je pense notamment aux communications écrites informelles. Nous invitons à la réflexion à ce sujet.

C’est un fait que les jeunes gens recrutés par l’administration fédérale fonctionnent de plus en plus de manière bilingue à savoir avec leur langue maternelle et l’anglais

Et l’anglais? Quelle est sa place?

Le rôle de cette langue au sein de l’administration fédérale interroge les cadres dirigeants. Aucun de nos interlocuteurs ne dit qu’il faut introduire l’anglais comme langue officielle en Suisse. Mais c’est un fait que les jeunes gens recrutés par l’administration fédérale, notamment les jeunes diplômés des universités et des écoles polytechniques, fonctionnent de plus en plus de manière bilingue à savoir avec leur langue maternelle et l’anglais. Il vaudrait la peine de thématiser rapidement cette question taboue avant que chacun ait développé ses propres pratiques.

Vous évoquez les évolutions au sein du DDPS depuis l’arrivée de Guy Parmelin. Constatez-vous un lien entre la langue du chef du département et la sensibilité à la promotion du plurilinguisme?

Non, ce n’est pas une condition préalable. Il y a des chefs ou cheffes de département germanophones qui se montrent extrêmement sensibles à la question du plurilinguisme. Et nous observons que cela se répercute au sein du secrétariat général et dans les offices. Donc un chef qui n’est pas issu d’une minorité linguistique peut très bien mettre l’accent sur la promotion du plurilinguisme. Et même s’il ne le fait pas, les cadres dirigeants peuvent le faire. En revanche, lorsque les cadres dirigeants ne sont pas attentifs à la promotion du plurilinguisme, l’arrivée d’un nouveau chef de département peut faire bouger les lignes.

Votre recherche montre que les offices qui emploient le plus de femmes sont aussi souvent les plus attentifs aux minorités linguistiques. Comment l’expliquer?

C’est à mon sens le résultat le plus surprenant de notre étude. La littérature sur la notion de diversité montre que généralement, lorsque plusieurs critères de diversité entrent en jeu, ils ont tendance à se faire concurrence. Ce n’est pas le cas au sein de l’administration fédérale, au contraire: les offices qui sont bons élèves en matière de promotion du plurilinguisme sont aussi bons élèves en matière d’égalité des genres. Nous avons cherché des explications. Nous constatons qu’il y a dans certains offices une culture de la diversité qui concerne non seulement la question du genre et de la langue, mais aussi celle des parcours professionnels.

La capacité d’un office à travailler de façon plurilingue peut avoir une influence dans la sélection des entreprises

Les cadres de l’administration identifient eux-mêmes le domaine des marchés publics comme un secteur dans lequel la langue reste un facteur de discrimination. Comment faire mieux?

Cette question sensible est revenue régulièrement comme un défi particulier au cours des entretiens que nous avons menés. La réglementation dans le domaine des marchés publics est très détaillée tant au plan national qu’international. Mais les offices fédéraux disposent d’une marge de manœuvre dans la sélection des entreprises avec lesquelles ils travaillent. Or la capacité d’un office à travailler de façon plurilingue peut avoir une influence dans la sélection des entreprises. Ce problème est connu et reconnu. Des mesures ont été prises, mais cela reste un défi important.

Vous parlez d’une promotion du plurilinguisme qui doit se faire avec mesure et proportion. Autrement dit en douceur. Ce n’est pas le cas aujourd’hui?

Si. L’enquête en ligne réalisée auprès des cadres dirigeants de l’administration fédérale montre que les mesures actuelles sont bien acceptées. Des directives claires, notamment concernant les objectifs quantitatifs, sont reconnues comme des instruments de gestion importants et efficaces. Nous sommes encore loin de la situation au Canada, mais il faut admettre que ces mesures sont devenues de plus en contraignantes et que leur application reste sensible. Nous estimons qu’il est plus important de développer la capacité de réflexion sur ces instruments pour les perfectionner, avant d’en développer d’autres.