Déjeuner avec Markus Theunert

«Des hommes dans les crèches!»

Le présidentde Männer.ch veut accroître le temps partiel chez les hommes. Il s’attaque à la Suisse romande

Rencontreavec le chantrede l’émancipation masculine

Il ouvre la porte, sa fille de 19 mois dans les bras. Markus Theunert nous a donné rendez-vous chez lui, dans le centre de Zurich, pour partager des sushis. «C’est mon jour de garde, ce sera plus facile à la maison», a-t-il proposé. Markus Theunert, 41 ans, grand brun à la barbe de deux jours, est le représentant de la moitié de la population suisse. Il est Monsieur Homme. Ou, plus précisément, le président de l’association faîtière de l’émancipation masculine, Männer.ch.

Dix ans à la tête du lobby des hommes en Suisse et un nouveau cheval de bataille, lancé cet automne. Autant de sujets dont nous voulons parler dans la cuisine. Markus Theunert couche sa fille et lui fait un dernier biberon avant de nous rejoindre devant les barquettes de poissons crus.

Avant d’aborder sa nouvelle campagne pour les hommes, on lui avoue qu’en Suisse romande son nom évoque surtout un scandale. Celui des films pornos à l’école. En 2012, des médias alémaniques avaient monté en épingle deux phrases puisées dans une expertise écrite par Männer.ch sur la prévention des abus sexuels. Elle abordait notamment le problème de la très large diffusion, sans filtre et par Internet, des films pornographiques auprès des jeunes. L’association, qui réfléchissait à des modes d’encadrement, a été accusée d’encourager le visionnement de tels films à l’école. Fraîchement nommé délégué aux questions masculines au bureau de l’égalité du canton de Zurich, Markus Theunert a été sommé de choisir entre son poste ou la présidence de Männer.ch. Il avait démissionné pour rester fidèle à son association.

«Quelles semaines horribles!» soupire notre hôte, en secouant la tête. On ne revient pas sur les interprétations et surinterprétations qui ont fait couler tant d’encre cette année-là. Il ne regrette pas d’avoir quitté le bureau de l’égalité. «Je me sens beaucoup plus utile, plus efficace pour l’égalité et l’émancipation à Männer.ch.»

Non, il n’est pas devenu plus «politiquement correct». Par contre, il dit «avoir appris que les institutions suisses n’étaient pas prêtes à développer un agenda qui s’intéresse aux désirs et aux perspectives des hommes. Elles aimeraient l’être, mais elles ne le sont pas.»

Si beaucoup d’articles ont été écrits sur le Zurichois, au moment du scandale, son action reste peu connue. Le lancement en octobre du projet de Männer.ch pour accroître le nombre d’hommes travaillant dans les crèches est demeuré dans l’ombre médiatique. La fondation, cette année, du nouvel institut suisse consacré aux masculinités et à l’égalité, aussi. Que fait donc le Zurichois pour aider la gente masculine? On le lui demande, entre deux makis au saumon, par provocation. «Männer.ch a apporté une nouvelle approche de l’égalité, souligne-t-il. L’idée que l’émancipation des hommes est indispensable pour l’émancipation des femmes.»

Sa fille s’est réveillée un instant pendant sa sieste. Et a enclenché une berceuse automatique, dont la mélodie s’échappe de la chambre. Markus Theunert continue d’évoquer son cheval de bataille: le temps partiel. Il se bat pour que les hommes puissent réduire leur temps de travail, sans être déconsidérés par leurs employeurs. «Nous avons réussi, avec notre campagne «Teilzeitmann», à influencer les mentalités. Il y a vingt ans, à peine 10% des hommes travaillaient à temps partiel. Mais le mouvement s’est accéléré depuis 2010. L’année dernière, ils étaient déjà plus de 16%. La glace est brisée!» se réjouit-il. L’association élabore désormais une campagne spécifique pour la Suisse romande qui sera lancée l’an prochain.

Le président travaille lui-même à temps partiel, quatre jours par semaine comme consultant. «Rien à voir avec les questions d’égalité, je ne veux pas mélanger», précise-t-il. Son engagement à Männer.ch est bénévole. L’association a pour seul trésor de guerre les cotisations de ses 300 membres individuels, et 20 organisations collectives. «Vous connaissez des mécènes qui sont prêts à financer une association d’hommes? Les enfants et les femmes oui, mais pas les hommes», rit-il. Outre ses campagnes, Männer.ch fait surtout du lobbying. L’association a milité pour la garde partagée et le congé parental, par exemple.

«Biologiquement, une femme a besoin de huit semaines pour récupérer de l’accouchement, selon des études. Or, elle reçoit quatorze semaines de congé. Il y a six semaines qui lui sont accordées pour des motifs sociaux, pour qu’elle puisse se préparer à la vie de famille. Bien entendu, je ne veux pas réduire le congé des mères. Mais rappeler que c’est une discrimination positive qui a de fortes conséquences: la mère se retire de son emploi, le père augmente son temps de travail – et l’inégalité sur le marché du travail va perdurer jusqu’à la retraite!»

Il ajoute, affligé: «Le parlement a balayé 26 fois l’idée d’un congé parental!» Il veut lancer une nouvelle offensive, car «la population, elle, est prête». Il veut aussi accroître le nombre d’hommes dans les professions dites féminines, dans le secteur des soins ou celui scolaire. «Männer.ch se bat pour accroître la participation des hommes dans les domaines qu’ils délaissent, afin d’atteindre une vraie égalité. Une étude autrichienne a montré par ailleurs que les petits garçons pouvaient tirer bénéfice d’une plus forte présence masculine dans les crèches. Ils sont plus ouverts et impliqués quand les encadrants sont des deux sexes.»

L’égalité, dans la version la plus moderne, débattue au sein d’une petite cuisine d’appartement. Pense-t-il que le genre est une pure création de la société? «On ne le saura jamais», réfute-t-il. «Pour moi, l’égalité, ce n’est pas forcer les gens à remplir n’importe quel rôle, telle une idéologie aux relents totalitaires. L’égalité, c’est offrir des conditions-cadres qui laissent de la liberté à chacun et chacune.»

Il se dit sceptique face à certaines initiatives radicales développées en Suède. «Comme cette crèche qui ne veut pas utiliser de déterminant masculin ou féminin, juste un «hun» asexué pour neutraliser la langue. J’ai un sentiment un peu désagréable. L’Etat n’est pas là pour détruire les identités, juste pour ouvrir les libertés.»

On reste intriguée. Pourquoi se consacre-t-il corps et âme pour la cause masculine? Il évoque ses grands-pères, contraints malgré eux de faire la guerre. Puis sa propre expérience d’adolescent. «Au collège, nous étions tous féministes. Je me battais contre le patriarcat. Mais je me sentais mal d’avoir une vision si négative des hommes. Pour mon développement personnel, il fallait chercher de nouvelles perspectives.» La discussion s’achève malgré tout sur une ode aux féministes, pionnières.

«L’égalité, ce n’estpas une idéologie aux relents totalitaires»