Sale temps pour la Chambre pénale des mineurs du canton de Fribourg. Depuis plusieurs années, les délits commis par les jeunes sont en augmentation constante. Le président de l'institution, le juge Michel Lachat, fait le point sur la violence chez les enfants et les adolescents. En lançant un appel à la mobilisation de toute la population, il évoque également quelques pistes pour améliorer la situation.

Le Temps: La hausse de la violence chez les jeunes Fribourgeois est-elle un phénomène bien réel?

Michel Lachat: Effectivement. Nous avons constaté une nette augmentation des délits commis par des mineurs. Alors qu'en 1995 notre institution traitait 1094 dossiers, elle a dû en prendre en charge 1826 en 2002. Et cette progression se poursuit. A fin juin, nous avons déjà dépassé les 1000 dossiers. Si la violence fait partie de nos sociétés depuis les temps les plus reculés, elle est aujourd'hui plus visible et engendre des conséquences plus graves.

Mais il ne faut pas peindre le diable sur la muraille. Seuls 5 à 6% des jeunes créent de vrais problèmes. Dans la très grande majorité des cas, le retour sur le droit chemin est possible grâce aux mesures que nous prenons. Quelque 80 jeunes – dont une douzaine de filles – commettent pourtant des délits relativement graves. Parmi eux, 35 multirécidivistes demandent une attention toute particulière.

– Quels types de délits sont en hausse?

– Il y a quatre catégories d'infraction qui ont augmenté. La violence verbale tout d'abord. Les injures, les menaces, les provocations, les paroles blessantes sont devenues monnaie courante. Elles sont bien souvent le détonateur pour une bagarre. Ensuite, les voies de fait, notamment le racket, les lésions corporelles ou les actes de résistance au fonctionnaire, sont en hausse. Tout comme les dommages à la propriété – notamment les graffitis et les déprédations dans les lieux publics, qui sont interprétés comme des signes de l'insécurité ambiante. Enfin les infractions, contre l'intégrité sexuelle, commises par des auteurs toujours plus jeunes, sont elles aussi plus nombreuses.

– Il y a également le phénomène de bande…

– Il s'agit de jeunes qui éprouvent le besoin de se retrouver ensemble et qui ont des intérêts communs. La violence de certains groupes est bien souvent liée à l'inactivité. Il n'y a pas de leader désigné, mais plutôt un noyau de 2 à 3 personnes qui exercent une influence sur le groupe par leur prestance, leur autorité naturelle ou leur aisance d'expression. Les autres sont des suiveurs.

De manière cyclique, on retrouve ce phénomène dans tous les chefs-lieux du canton. On ne peut pas tirer de règles générales sur le nombre de ressortissants étrangers actifs dans une bande. La plupart du temps, il y a mélange. Sur les centaines de dossiers que nous traitons chaque année, la proportion d'étrangers est d'ailleurs juste inférieure aux 50%.

– Mais comment faites-vous pour dissoudre les groupes qui créent des problèmes?

– Il faut identifier la tête d'une bande. Si l'on parvient à l'isoler et à la réintégrer dans un circuit, il est fort probable que la bande se dissolve d'elle-même. Parmi un groupe, il y a souvent des jeunes désœuvrés. Leur trouver une place d'apprentissage ou les réinsérer dans un circuit éducatif peut ainsi jouer un rôle. Responsabiliser un jeune dans un projet, par exemple la gestion d'une manifestation ou un groupe de musique, est également un moyen de le sortir d'une logique de violence. Mais le suivi des cas les plus lourds demande une énergie folle pour la Chambre et ses assistants sociaux.

– Quelles sont les pistes pour expliquer cette recrudescence de la violence?

– Il y a un faisceau de facteurs. Le système économique ne fonctionne pas bien. Il y a du chômage et bon nombre de jeunes estiment ne pas trouver leur place dans notre société. Pour certains, la présence de ressortissants étrangers est aussi un motif d'instabilité. Et quelques jeunes étrangers, intégrés dans des bandes organisées pour le vol, n'ont rien à faire chez nous. Ces délinquants, à peine sortis de prison, recommencent de plus belle leurs méfaits. Il faudrait pouvoir intervenir de manière instantanée. Un genre de musique, la consommation d'alcool et de drogue peuvent aussi favoriser les dérapages. Enfin, les médias et certains jeux électroniques ont leur part de responsabilité dans la banalisation de la violence.

– Et quelle est notre part de responsabilité?

– Le courant peace and love issu de Mai 68 a joué un rôle. Il était alors interdit d'interdire. Oser refuser un cadeau, oser empêcher son enfant de sortir, oser dire non est aujourd'hui devenu difficile. Il faut être fort pour aller à contre-courant d'une société qui a fait de l'enfant un roi. Mais dire non, c'est protéger, c'est aimer. Les parents ont une obligation dans l'éducation de leur enfant. Ce n'est pas à bien plaire. Mais pour quelques-uns, cette tâche est malheureusement insurmontable. Une assistance éducative pour les parents permettrait une meilleure prise en charge des jeunes. Enfin, une aide financière allouée à l'un des conjoints qui resterait à la maison pour s'occuper des enfants pourrait même être discutée.

Hors de la cellule familiale, l'école doit également participer non seulement à l'instruction mais également à l'éducation des élèves, en leur posant des barrières et en leur exposant le sens du respect. Tout le monde est concerné. Même le simple citoyen.

– De quels moyens disposez-vous pour faire face?

– Le juge est au bout de la chaîne. Il ne peut donc rien faire tout seul. Son arsenal légal lui permet d'utiliser soit des mesures (assistance éducative, placement familial, placement en maison d'éducation) soit des sanctions (réprimande, astreinte au travail, amende, détention). La réforme du droit fédéral permettra de concilier les deux aspects dans la prise en compte d'un cas. La tendance actuelle est un retour à plus de sévérité.

Le manque de place d'accueil pour les mineurs en dérive est également un problème récurrent. Le projet de centre fermé pour jeunes délinquants, entrepris par un concordat intercantonal, permettrait d'améliorer la situation.