Rendez-vous a été pris à La Bavaria. Ce temple lausannois de la choucroute et surtout de la bière est un des biotopes d’Eric Cottier. Le stamm de l’homme. Pas celui du procureur général, même si ce dernier est venu s’y détendre après son récent et puissant réquisitoire dans l’affaire du triple homicide de Vevey.

Habitué des lieux depuis l’âge de 17 ans – le gymnasien s’y arrêtait sur le chemin de la gare –, ce fidèle client y possède sa chope personnelle avec le pseudonyme exigé par le patron de l’époque. Pour lui, ce sera «E 1er». Ce surnom donné par ses camarades de l’Association des étudiants en droit montre que ce goût du pouvoir qu’on lui prête aujourd’hui plonge ses racines beaucoup plus loin. Ce côté dictatorial, cette propension à vouloir ordonner et diriger, Eric Cottier les réfute totalement. Avec le sourire de celui qui n’y croit pas complètement. «Je suis un démocrate qui sait prendre des décisions.»

Brasseur à ses heures perdues – il y en a de moins en moins dans son emploi du temps surchargé –, intarissable sur ce hobby et sur les vertus de la bière de Munich qui remplit sa chope, Eric Cottier n’a rien du magistrat austère. Il ne cache pas son goût pour les cigares, les jeux de cartes et les échecs. Le temps est pourtant venu de commander et de passer à des sujets plus sérieux. Après avoir hésité sur la salade de dents-de-lion – trop risqué pour sa cravate –, il se rabat sur un tartare bien relevé.

Cela fait bientôt cinq ans qu’Eric Cottier incarne la voix de la répression avec une efficacité certaine. L’homme semble formaté pour la fonction. Une carrure imposante, un timbre qui porte et un verbe qui sait convaincre. De nombreux défenseurs – dont les deux avocats genevois venus récemment se hasarder en terres vaudoises pour tenter l’acquittement de l’assassin de Vevey – en font régulièrement l’amère expérience.

Le 16 février dernier, une nouvelle corde est venue s’ajouter à son arc. Eric Cottier a été élu procureur général par le Grand Conseil. Un mode de désignation – il était auparavant nommé par le Conseil d’Etat – rendu encore plus nécessaire par la future procédure pénale qui attribuera au Ministère public des tâches étendues et un pouvoir important. Même s’il dit ne pas avoir de goût pour le conflit, Eric Cottier sait bien que celui-ci peut surgir. La légitimité née d’une élection pourra alors se montrer bien utile pour résister aux pressions. «Le procureur général peut saisir le Grand Conseil s’il estime que l’action judiciaire est mise en péril par le gouvernement.» Mais le parlement n’est pas là que pour le protéger et pourra aussi exprimer son insatisfaction si certains grands objectifs ne sont pas réalisés. «Chaque année, je devrai remettre un rapport qui détaille ce qui a été mis en place avec quels moyens et pour quels résultats.» A partir de janvier 2011, le Parquet, qui absorbera l’activité des juges d’instruction, sera «aux confluents des trois pouvoirs». Une perspective qui lui plaît assez. «En même temps, je me dis qu’il y aura vite des turbulences.»

L’épreuve de son élection a été très sereine. Trop, diront certains. Lui-même ne s’en plaint guère. Il y a d’abord eu le passage devant la commission de présentation. «J’ai été satisfait de ne pas avoir été malmené, remis en cause ou confronté à des insuffisances.» Ce n’est qu’après cette audition qu’Eric Cottier a appris l’absence de tout autre concurrent dans la course. Cette nouvelle a provoqué chez lui un sentiment mitigé. «Je me suis demandé si les candidats potentiels ont pensé que je faisais suffisamment bien les choses ou s’ils ont cru que les dés étaient pipés d’avance.» Quant à l’absence de tout débat sur la politique pénale, il ne la regrette pas outre mesure. Les campagnes à la genevoise – où l’élection est populaire et le combat parfois survolté – «ce n’est pas très digne d’un magistrat».

Cela n’empêchera pas Eric Cottier d’avoir quelque idée sur les impulsions qu’il entend donner à l’action de ses procureurs. Fermement convaincu de l’utilité de l’arsenal pénal et donc de la sanction, Eric Cottier annonce déjà son intention de renforcer la sévérité en matière de violences et d’atteintes aux personnes. «Ce n’est pas en raison d’un effet de mode ou pour répondre aux attentes de l’opinion publique mais bien parce que certains individus ont totalement perdu de vue la valeur de la vie humaine et s’en prennent avec une facilité déconcertante à l’intégrité des autres.»

Le message sera donc clair et sans fioritures. «Ceux qui jouent du couteau doivent la sentir passer.» Des lignes directrices et des instructions seront données – en souhaitant que les procureurs y adhèrent – tant pour les ordonnances pénales que pour les interventions en audience. Des procureurs – une cinquantaine – dont il doit proposer la nomination d’ici à l’été et décider de la répartition entre le Parquet central et les quatre Parquets d’arrondissement. «Il faut que les juges d’instruction et substituts actuels sachent où ils seront pour pouvoir ensuite sérieusement penser à ce que sera ce nouveau métier.»

A la tête de cette future énorme machine – quelque 200 collaborateurs en comptant les greffiers et le personnel administratif –, Eric Cottier ne compte pas pour autant déserter les tribunaux. A l’heure du café, il dit son goût du terrain judiciaire. «Je ne crois pas à l’efficacité d’un procureur général qui resterait confiné dans un bureau au risque de devenir un simple administrateur. La lisibilité de l’action du Ministère public passe par les audiences. Il faut montrer que du bon travail se fait.»

L’audience, il y croit aussi pour ses vertus pédagogiques. L’accusé a l’occasion d’y prendre conscience de ses actes, et les juges ont les moyens de rendre une décision juste. «Je ne voudrais pas d’un système de flagrant délit où tout est fait à la va-vite. Il faut conserver la valeur ajoutée du processus judiciaire qui permet de digérer les faits.»

Le combat et même l’échec ne lui font pas peur. Un acquittement dans l’affaire du triple homicide de Vevey? «Je m’y serais fait», lâche celui qui pourtant n’arrivait pas à concevoir une issue différente à ce dossier criminel particulièrement passionné pour lequel il a dû requérir deux fois à moins de deux ans d’intervalle. Cette réédition – avec le témoignage de la boulangère en prime – a été spéciale et la solitude du magistrat parfois grande. Malgré une couverture médiatique qu’il qualifie ici dans sa grande majorité «d’extrêmement partiale», Eric Cottier a réussi à faire passer sa conviction auprès des juges et surtout des jurés. «La justice a passé à travers un champ miné. Elle a bien fonctionné.»

Quant à la couverture médiatique en direct, via Internet, des audiences et à la possible influence que cette méthode peut avoir sur les témoins, le procureur général ne s’en émeut guère. Ce type d’exercice ne fera que conforter ceux qui pensent déjà que la solidité d’un témoignage s’étiole avec le temps. La future procédure accordera d’ailleurs moins de place à l’oralité des débats et ne seront convoqués à l’audience que les témoins jugés nécessaires.

Trop entier pour jouer la comédie, celui qui a été juge durant quatorze ans revendique aussi un sens de la nuance. Il lui est arrivé de douter au point d’abandonner une accusation en plein procès. Cela a été le cas dans l’affaire de la fusillade du Moderne, où une jeune femme était accusée d’avoir transformé son ami en machine à tuer. Sévère, sans doute, mais pas borné.

«Le message est clair. Ceux qui jouent du couteau doivent sentir la sanction passer»