Professeur d’histoire contemporaine à l’Université de Fribourg, dont il a été le recteur, auteur d’un ouvrage de référence sur le gouvernement (Conseil fédéral, Dictionnaire biographique des cent premiers conseillers fédéraux, Cabédita, 1993), Urs Altermatt est d’avis que, pour l’exécutif fédéral, l’heure du changement est venue. L’internationalisation de l’action gouvernementale et la multiplication des crises imposent de revoir le fonctionnement de l’exécutif. Mais l’historien reste très dubitatif quant aux chances d’aboutir d’une réforme.

Le Temps: La Suisse peut-elle continuer avec son système de gouvernement?

Urs Altermatt:Non, il faut vraiment qu’un changement intervienne. La Suisse connaît maintenant des crises qui se répètent presque chaque année. Prises pour elles-mêmes, elles ne sont pas forcément plus graves que celles que le gouvernement a dû affronter à plusieurs reprises dans le passé, mais je crois qu’aujourd’hui, l’internationalisation de la politique rend un changement nécessaire, comme d’ailleurs la médiatisation et la personnalisation de l’action politique. On continue à parler du Conseil fédéral comme d’un collège, mais j’ai l’impression d’être face à 7 ministres entre lesquels règne une certaine cacophonie.

– Le vrai problème ne serait-il pas la faiblesse des personnes qui composent le gouvernement, bien davantage que celle des institutions?

– Jusqu’à un certain degré, oui. Il n’empêche qu’avec la polarisation croissante de différentes forces politiques à laquelle on a assisté ces dernières années, l’attention se focalise sur les personnes, et que l’affrontement entre différentes fortes personnalités ne fait pas encore un collège gouvernemental.

– Pourquoi est-ce si difficile de réformer le gouvernement, dont les fondements constitutionnels sont restés à peu près inchangés depuis 1848?

– Difficile de répondre. Ce qui me frappe en tant qu’historien, c’est que le débat que nous avons aujourd’hui est permanent depuis la création de la Suisse moderne au milieu du XIXe siècle, et se reproduit toujours dans les mêmes termes, avec les mêmes arguments. Le Conseil fédéral a réussi à donner une grande stabilité à la Suisse, il a joué un rôle important dans le maintien de l’équilibre entre les diverses parties du pays. C’est indéniablement un avantage, mais cette stabilité et cet équilibre ont fini par devenir un mythe et par avoir aussi un revers, l’immobilisme. Est-ce que le Parlement a vraiment envie que le Conseil fédéral soit plus fort? Et le Conseil fédéral lui-même, qui se montre incapable de repenser les tâches des départements? Je doute personnellement que la discussion actuelle débouche sur des changements. On va débattre, et encore débattre. Tout ce qu’on a réussi à changer jusqu’ici, parfois, ce sont les personnes: Paul Chaudet, Elisabeth Kopp, Christoph Blocher…

– Aujourd’hui, pour devenir conseiller fédéral, il faut être du bon parti, de la bonne région linguistique voire du bon canton au bon moment. La compétence et l’envergure personnelle et politique ne devraient-elles pas, au contraire, primer sur les autres considérations?

– Aujourd’hui, un candidat doit être «de quelque part»: il représente un parti ou une minorité, et la personnalité tend à devenir secondaire. On retrouve une fois encore ce mythe de l’intégration et de la concordance qu’incarne le Conseil fédéral. Il est effectivement nécessaire d’ouvrir la recherche des candidats. Si l’on veut uniquement améliorer la représentation des minorités, par exemple des italophones, il serait plus facile d’y parvenir si le nombre de conseillers fédéraux était augmenté, par exemple à 9 ou à 11.

– Faut-il changer la manière d’élire le Conseil fédéral?

– Je suis contre une élection par le peuple. Elle n’assurerait pas la protection des minorités linguistiques et culturelles, et serait dominée à la fois par les moyens financiers engagés par les candidats et par le jeu médiatique. On peut discuter en revanche de l’introduction, devant les Chambres, d’un scrutin de liste. L’idée est intéressante, mais elle n’est pas encore vraiment aboutie. Que fait-on, par exemple, lorsqu’un conseiller fédéral se retire en cours de législature?

– Jusqu’où faudrait-il renforcer la fonction du président?

– C’est à mon avis la question centrale. Il faut renforcer le rôle du président, mais comment? L’instauration d’un premier ministre, d’un chef du gouvernement ou d’un président qui dirige l’exécutif comme dans de nombreux systèmes à l’étranger me paraît impossible. L’une des solutions consisterait à prolonger le mandat du président, l’autre à étendre ses compétences de coordination au sein du collège gouvernemental.