C’est à la Papiermühlestrasse 20, à Berne, que nous avons rendez-vous, dans ce bâtiment-ruche qui abrite le Service de renseignement de la Confédération (SRC). Son patron, Markus Seiler, officier spécialiste avec grade de lieutenant-colonel à l’armée, nous accueille dans le «centre fédéral de situation», où des collaborateurs du SRC sont en veille permanente. D’habitude plutôt discret et s’exprimant peu dans les médias, il nous accorde une interview exclusive, dans un contexte tendu. «Non, la Suisse ne reste pas sans rien faire face à la menace terroriste», insiste-t-il.

Le Temps: Quelle a été votre première réaction, le 22 mars, en apprenant que des attentats, revendiqués par l’État islamique, avaient eu lieu à Bruxelles?
- Ce n’était malheureusement pas une surprise; on devait s’y attendre. Nous affirmons depuis novembre 2015 que la menace terroriste est élevée en Europe, en Suisse aussi. La liste des attentats perpétrés sur sol européen est longue depuis celui du Musée juif à Bruxelles, en mai 2014: il y a eu Paris (Charlie Hebdo) en janvier 2015, puis Copenhague, en février 2015, les attentats du 13 novembre à Paris, maintenant Bruxelles, sans oublier des tentatives d’attentats avortées. En décembre, le Conseil fédéral a d'ailleurs annoncé la création de 86 postes supplémentaires pour lutter contre le terrorisme, dont 23 pour le SRC. Nous savons que nous devons nous préparer à ce type d’actes. C’est un peu comme les tremblements de terre: on sait qu’il y aura des répliques, mais on ne peut pas prévoir quand.

- Êtes-vous en mesure d’exclure la moindre connection entre les auteurs de ces attentats et la Suisse? On sait que les liens entre les djihadistes francophones, de Belgique, de France et de Suisse sont étroits…
- A ce jour, aucun lien n’a pu être prouvé. Nous avons réagi rapidement en actionnant la taskforce TETRA (pour Terrorist Trackers). L’important est de collaborer avec nos partenaires pour remonter les filières, empêcher de nouveaux attentats, et suivre toutes les pistes qui pourraient mener à la Suisse.

- Les failles sécuritaires sont souvent mises en exergue. Mais peut-on vraiment empêcher ce type d’attentats? Entrer dans un hall d’aéroport avec une ceinture à explosifs n’est pas si compliqué…

- Le risque zéro n’existe pas et, effectivement, des actes terroristes peuvent être perpétrés avec peu de moyens. Pour les Renseignements et la police, le défi principal est de détecter à temps les individus susceptibles de passer à l’acte. Mais si vous prenez l’exemple des récents attentats, l’une des difficultés émanait du fait que certains auteurs n’étaient pas connus pour leur radicalisation. Ils n’avaient qu’un passé de petit criminel. Rien ne pouvait laisser présager qu’ils allaient agir dans le cadre d’un réseau islamiste terroriste.

- Attentats contre Charlie Hebdo, ceux du 13 novembre 2015, puis Bruxelles: en quoi ces événements ont-ils changé le travail du SRC? La collaboration s’est-elle accrue avec les Renseignements étrangers?
- Bien sûr. Et à l’interne aussi. Je suis directeur du SRC depuis 2010 et à l’époque, la Suisse se sentait moins concernée par le terrorisme. Cette impression a totalement disparu aujourd’hui. Un exemple: le 23 décembre dernier, nous avons reçu de la part d’un service de renseignement étranger une liste sur laquelle figurait une quarantaine de noms de personnes jugées dangereuses. Et il est évident qu'aucun de mes collaborateurs n’aurait osé repousser l'analyse de ce document sous prétexte qu’il y avait les Fêtes de fin d’année. Nous prenons la menace très au sérieux.

- Il a pourtant fallu attendre la mise sur pied de la taskforce TETRA, en automne 2014, pour que la Suisse se sente vraiment concernée par le terrorisme. Un réveil plutôt tardif...
- Des groupes de travail existaient déjà bien avant 2014. TETRA permet, grâce à une meilleure coordination entre SRC, le Ministère public de la Confédération (MPC), fedpol, les polices cantonales, les gardes-frontières, le Secrétariat d’État aux migrations (SEM) et les Affaires étrangères, d’agir plus vite et d’être plus efficaces. Nous agissons par ailleurs à plusieurs niveaux dans la lutte contre le terrorisme. Il y a TETRA, mais aussi le Groupe Sécurité de la Confédération, qui réunit les directeurs du SRC, du MPC et de fedpol, et la Délégation pour la sécurité du Conseil fédéral, qui, précise nos mandats et missions. Ces trois niveaux fonctionnent bien. C’est ce qui a permis de déboucher en septembre sur une stratégie commune de lutte contre le terrorisme.

- La prise de conscience d’une menace terroriste plus concrète a provoqué une meilleure coopération avec les partenaires étrangers. Mais, avouez-le, tout ne fonctionne pas bien…
- C’est vrai. Les services de renseignements veulent collaborer de façon plus étroite mais ce sont souvent les bases légales qui font défaut. Après les attentats contre Charlie Hebdo, quand il y a eu cette marche regroupant un nombre important de chefs d’Etat, des voix se sont élevées pour appeler à mieux collaborer, notamment avec des pays de passage ou de transit pour de présumés terroristes, comme la Turquie. C’est bien. Mais avec les bases légales actuelles pour le SRC, la loi fédérale instituant des mesures visant au maintien sur la sûreté intérieure (LMSI) et celle sur le renseignement civil, je n’ai clairement pas le droit d’échanger des données avec des pays dont je n’aurais pas la garantie que les individus visés soient traités correctement. Cela concerne par exemple ceux n’ont pas ratifié ou qui ne respectent pas les conventions des droits de l’homme. Si une source nous transmet une dizaine de noms, nous pouvons les contrôler et informer si ils se trouvent dans nos fichiers ou pas. Mais nos propres bases de données, avec des noms de terroristes potentiels, ne peuvent pas être échangées. Vous voyez le problème…

- Vous appelez donc de vos vœux la création d’une banque de données commune, au niveau européen, pour les services de renseignement?
- Oui, cela devient vraiment nécessaire. La nouvelle loi sur le renseignement, combattue en référendum, permettrait d’y participer, pour autant qu’il y ait un feu vert du Conseil fédéral. Mais tout partager avec les Européens comporte aussi des risques: cela peut signifier que des personnes, à propos desquelles la Suisse aurait donné des indications à des pays tiers, pourraient ensuite se trouver en difficultés.

- Et malgré cela, vous êtes favorable à une telle banque commune?
- Oui, une accélération des échanges de données sensibles - les récents attentats ne font que le démontrer -, est indispensable. Si nous n’avançons pas, c’est Europol qui le fera, or le travail d’investigation de la police est très différent de la mission de prévention des services de renseignement.

- Concrètement, de quels moyens dispose aujourd’hui le SRC pour lutter contre le terrorisme et la menace djihadiste? Le conseiller d’État genevois Pierre Maudet ne cesse de déclarer que la Suisse est «aveugle et sourde». Agaçant? C’est de fait un plaidoyer en faveur de la nouvelle loi. Cela devrait vous rendre service...
- C’est son rôle d’homme politique de faire passer un message de cette manière. Il a raison quand il dit que les compétences du SRC sont beaucoup plus limitées que celles des autres services de renseignement en Europe. Mais nous ne sommes pas pour autant sourds et aveugles. Actuellement, nous pouvons procéder à des surveillances dans l’espace public et infiltrer des systèmes de communication, mais uniquement à l’étranger. Mais, si un jeune affirme ouvertement en Suisse sa sympathie pour l’État islamique, nous sommes souvent démunis pour agir s’il n’a pas commis une infraction pénale. Nous dépendons aussi fortement de nos partenaires étrangers, ce qui n’est pas digne d’un pays qui veut prendre au sérieux la lutte contre le terrorisme. Par contre affirmer qu’il existe encore des gens à Berne qui pensent que la Suisse est un îlot épargné est exagéré. Ce n'est à tout le moins pas le cas au SRC. Je vous rappelle qu’en 2012 déjà nous disions que les voyageurs du djihad posaient problème pour la Suisse. A l’époque, on nous accusait d’exagérer la menace.

- En quoi la nouvelle loi vous faciliterait-elle la tâche pour démanteler des filières djihadistes et surveiller des musulmans radicalisés susceptibles de basculer?
- Les échanges seraient facilités avec les partenaires étrangers. Et dans les cas concrets de personnes suspectées d’être potentiellement dangereuses, nous pourrons, avec l’aval du Tribunal administratif fédéral et du Conseil fédéral, mieux les surveiller, y compris dans leur espace privé, par exemple en les plaçant sous écoutes ou en infiltrant leur système informatique. Mais j’insiste: cela ne devrait concerner qu’une douzaine de cas par an. Nous sommes donc bien loin des fantasmes de «surveillance massive».

- Trois Irakiens, membres de l’État islamique, ont récemment été condamnés pour participation et soutien à une organisation terroriste, accusés d’avoir voulu implanter une cellule de l’EI en Suisse. Qu’aurait pu faire le SRC dans ce dossier avec la nouvelle loi?
- Le MPC a décidé d’aller vite et il a obtenu une victoire, ce qui n’était pas évident. Je partage l’avis du procureur général de la Confédération, Michael Lauber lorsqu’il dit qu’en cas de doute, il faut agir. Mais les preuves restent souvent difficiles à produire devant les tribunaux. Concrètement, un service partenaire nous a communiqué des informations concernant ces personnes. Or, avec les bases légales actuelles, le SRC n’est pas en mesure de surveiller ces individus, mais doit se contenter de transmettre l’information au MPC sans avoir le droit de dire d’où elle provient. Nous devons nous contenter d’un message simpliste, du style: «Nous avons appris que...». C’est très faible. Ce n’est souvent pas suffisant pour permettre aux organes de poursuites pénales d’avoir les éléments nécessaires pour ouvrir une enquête. C’est une lacune très importante, que la nouvelle loi devrait combler. Elle nous aurait permis de demander, au TAF et au Conseil fédéral, de pouvoir contrôler, surveiller ces personnes, récolter des preuves supplémentaires. Mais aussi de mieux cerner leur réseau et leur éventuelle implication dans la préparation d’attentats.

- 22 000 fiches attribuées à l’EI ont récemment été transmises à des médias étrangers. Quatre résidents suisses en tout cas y figurent. Des documents fiables?
- Tout d’abord, ces fiches concernent un peu plus de 5000 noms, pas 22 000. Il y a beaucoup de fiches dupliquées. Mais, oui, ces données, dont la plupart remontent à 2013 et 2014, nous paraissent fiables. Les individus ayant des liens avec la Suisse sont en fait six, deux de plus que le chiffre divulgué par les médias. Deux ont la nationalité suisse. Un autre, d’origine maghrébine, n’aurait séjourné que onze mois en Suisse, à une date inconnue. Jusqu'à maintenant, il n'a pas pu être identifié. 

- 58 résidents suisses sont partis combattre en Syrie et en Irak. Douze sont morts. Qu’est-ce qui vous fait le plus peur: des jeunes sur le point de rallier des groupes terroristes dans ces pays ou les djihadistes qui reviennent en Suisse?
- Tout dépend du degré de radicalisation de la personne et si elle passe à l’acte. Dans notre rapport 2015, nous avions signalé que plus de 200 personnes avaient été repérées par notre monitoring du djihad. Mais ceux qui restent invisibles, et qui tout d’un coup passent à l’acte, sans avoir un profil radical, ni être présents sur les réseaux sociaux, et qui ne sont pas partis faire le djihad, sont logiquement ceux qui nous font craindre le pire des scénarios.

- Des terroristes utilisent les filières de l’asile pour s’infiltrer en Europe. Le SRC a contrôlé 4910 demandes d’asile en 2015 – sur les 39 323 au total – et a recommandé d’en rejeter neuf. Quel était le profil de ces personnes?
- Au moins deux des auteurs des attentats du 13 novembre à Paris sont arrivés en Europe via les filières de l’asile. Nous contrôlons systématiquement les demandes d’asile de certains pays à risque et le SEM nous soumet aussi des dossiers en cas de doutes. Ces neuf personnes ne sont pas forcément liées au terrorisme et n’ont pas toutes un casier judiciaire, mais nous avons estimé qu’elles représentaient un danger pour la sécurité intérieure de la Suisse. C’est ensuite au SEM et à fedpol de réagir et de prendre une décision. Les individus visés par une interdiction d’entrée ou de séjour peuvent toujours faire recours.

- De quels pays, à part la Syrie, le SRC contrôle-t-il systématiquement les demandes d’asile?
- Je ne peux pas vous le dire, car cette information est classifiée. Disons qu’entre 5 et 20 pays figurent sur notre liste.

- Est-ce qu’un directeur du Renseignement dort moins bien ces dernier ces temps?
- Oui, on peut le dire. La menace terroriste, qui se concrétise, est plus pesante qu’il y a cinq ans.


Questionnaire de Proust:

- Si vous deviez changer quelque chose à votre biographie, en bien ou en mal, qu'est-ce que ce serait?
- Passer plus de temps à l'étranger. Cela contribue à une plus grande ouverture d'esprit.

- La chanson sur laquelle vous avez dansé la dernière fois?
- J'ai trois filles, alors on danse souvent à la maison, même si je ne me souviens généralement pas du titre des chansons.

- Que refuseriez-vous à tout prix de manger?
- Rien. J'ai mangé beaucoup de choses bizarres, comme des serpents, des insectes, lors de voyages à l'étranger. Il y a des choses que l'on ne peut pas refuser. 

- Si vous êtiez une femme, vous seriez...
... la première femme à la tête du Service de Renseignement!

- Il est minuit, quelqu'un frappe à votre porte, c'est...?
- Mon aîné, qui a oublié sa clé.

- Vous ne sortiriez jamais de chez vous sans...?
- Mes lunettes!

- L'homme politique qui vous a marqué?
- Helmut Kohl, artisan de la réunification allemande. 

- Votre dernier livre lu?
- Un livre de l'Allemande Monika Gronke sur l'histoire de l'Iran. Passionnant. 

- La dernière fois que vous avez pleuré?
- J'ai perdu beaucoup de proches ces derniers mois. Trop. 

- Si vous étiez un animal?
- Un épervier, la mascotte du SRC.

- Vous rêveriez de vous réincarner en quoi?
- En un chêne centenaire. 


Profil: 

1968: Naissance. Est originaire d’Ermatingen (TG). Aujourd’hui marié, père de quatre enfants.

1991: Obtient sa licence en sciences politiques, à l’Université de Saint-Gall.

1991-1994: Années de doctorat à l’Université de Saint-Gall et au Conseil de l’Europe de l’Europe, à Strasbourg. Assistant du professeur Alois Ricklin, directeur de l’Institut de sciences politiques, en parallèle des études.

1995-1997: Chef information au PRD Suisse, après avoir été secrétaire politique.

1997-1999: Rapporteur au sein de l’Etat-major du chef du Département fédéral des Finances

1999-2002: Collaborateur personnel du conseiller fédéral Kaspar Villiger

2003: Suit des formations, notamment en politique de sécurité, aux Etats-Unis.

2002-2009: Secrétaire général suppléant du DDPS et chef de l’Etat-major du chef du département. Secrétaire général du département en janvier 2005.

1er mai 2009: Devient, au DDPS, directeur du SRC, né de la fusion entre le Service d’analyse et de prévention (SAP) et le Service de renseignement stratégique (SRS)