Santé

«Il faut une stratégie nationale pour combattre l'épidémie d'hépatite C dans les prisons»

Le professeur Hans Wolff, responsable de la médecine pénitentiaire à Genève, met en garde contre la propagation de ce virus très coriace et très présent en milieu carcéral

La lutte contre les maladies transmissibles passe aussi par la prison. Dans son ordonnance sur les épidémies, qui accompagne la nouvelle loi du même nom, entrée en vigueur le 1er janvier 2016, le Conseil fédéral appelle notamment les établissements de privation de liberté à donner accès, selon les besoins et la situation, à du matériel d’injection stérile, à des préservatifs et à un traitement à base de stupéfiants pour les personnes souffrant d’addiction.

La prison de Champ-Dollon a joué un rôle précurseur dans ce domaine très sensible en introduisant l’échange de seringues dès 1996 et seulement quelques autres établissements ont suivi depuis lors en Suisse alémanique. Pourtant la situation reste très préoccupante s’agissant surtout du virus de l’hépatite C (VHC) qui s’attaque aux cellules du foie et peut entraîner une cirrhose ou un cancer. Pour le professeur Hans Wolff, responsable du service de médecine et psychiatrie pénitentiaires à Genève, il faut empoigner ce grave problème en lançant une stratégie nationale.

Le Temps: Pourquoi le VHC inquiète tant les médecins qui œuvrent en prison?

Hans Wolff: Contrairement au virus du sida, le VHC est extrêmement coriace et peut survivre des semaines en dehors du sang et sur des objets de la vie courante, comme des brosses à dents ou des rasoirs. Il se transmet ainsi beaucoup plus facilement et le potentiel de propagation est grand. De plus, la maladie peut demeurer très longtemps sans symptômes apparents et sans que la personne atteinte sache qu’elle est contagieuse.

– Le séjour en prison est-il un facteur de risque?

– La prévalence du VHC est au moins dix fois supérieure chez les détenus de Champ-Dollon que dans la population en général (moins de 1% en Suisse), car beaucoup ont un problème d’addiction et ont consommé de la drogue par voie intraveineuse. La plupart des détenus arrivent en étant déjà infectés et la prison majore le risque sanitaire. Ce danger est encore aggravé par la surpopulation carcérale qui engendre promiscuité, violence et échange d’ustensiles. Quand il y a cinq rasoirs de même couleur sur un lavabo, le risque est vite démultiplié.

– La distribution de seringues ne suffit-elle pas à contrôler la transmission?

– Ce programme est essentiel et il faut saluer l’intelligence des directions qui reconnaissent l’existence de la drogue en milieu carcéral. Cet échange diminue les risques mais ne les élimine pas. Certains détenus n’osent pas dire au service médical qu’ils consomment de l’héroïne ou de la cocaïne et vont continuer à partager des seringues. Il y a aussi la pratique du tatouage qui est interdite et qui se fait clandestinement dans des conditions d’hygiène déplorables. L’encre fabriquée et les ustensiles utilisés pour marquer vont ainsi circuler en moyenne dix jours entre détenus et permettre au virus de se propager.

– Paradoxalement, la prison peut-elle aussi favoriser la prévention de «cette épidémie silencieuse», comme l’a qualifiée l’Organisation mondiale de la santé?

– Effectivement. Le milieu carcéral permet d’atteindre cette «population captive» qui est vulnérable, souvent migrante ou alors marginale. La prison est un bon endroit pour dépister le VHC et dispenser les soins. Il faut savoir que cette maladie a des conséquences potentiellement très graves pour le foie et qu’il existe aujourd’hui un traitement efficace avec de grandes chances de réussite. A Genève, on concentre le dépistage sur les détenus qui ont un profil à risque. Seuls 50% des porteurs du VHC savent qu’ils sont infectés contre 90% des porteurs du HIV.

– Le traitement existe mais il est très coûteux. C’est un problème?

– Il coûte en effet environ 100’000 francs par patient et dure trois mois. Pour les détenus, notre service pratique les mêmes règles que pour la population libre. Seules les personnes très atteintes sont traitées. Les autres sont surveillées et contrôlées régulièrement. Actuellement, deux détenus bénéficient de ces médicaments. Selon les années, ce nombre peut monter jusqu’à dix. Il faut savoir que les personnes qui souffrent d’addiction arrêtent souvent le suivi une fois dehors. Le fait de pouvoir les guérir en prison est aussi une manière de protéger la communauté. De plus, la facture de ce traitement sera toujours moindre que celle résultant d’un cancer du foie ou d’une transplantation. Le rapport coût-efficacité est ainsi démontré.

– Quels sont les freins à une prévention et à une prise en charge efficaces?

– A Zurich, par exemple, la médecine pénitentiaire dépend de la Sécurité et c’est ce département qui finance les soins. Les détenus étrangers, dépourvus de statut légal et donc d’assurance, ne peuvent bénéficier que des soins d’urgence. Cela exclut le traitement des maladies chroniques comme les hépatites et beaucoup d’autres affections. Lors d’un récent colloque, un collègue, qui œuvre à la prison de Pöschwies, nous a présenté le cas d’un quinquagénaire condamné à une lourde peine. Ce sans-papiers souffre d’un problème prostatique et d’incontinence urinaire, un mal qui est source de souffrances et de railleries en prison. Malgré cette atteinte à la dignité, l’autorité a refusé les tests diagnostiques et une thérapie adéquate. Cela démontre qu’une structure de soins aux détenus doit respecter les standards de qualité et rester proche de la santé publique. A ces conditions seulement, la médecine pénitentiaire peut jouer son rôle au profit de la communauté de manière efficace.

– La nouvelle loi sur les épidémies sera-t-elle utile?

– Cette loi devrait pousser les autres cantons romands à pratiquer l’échange de seringues en prison. C’est important car les détenus passent d’un établissement à l’autre. Il n’y a pas de stratégie homogène au niveau national pour lutter contre cette épidémie, ni pour identifier, traiter et prévenir le VHC en milieu carcéral. Il faut que cela change.

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