La baisse programmée des ressources de l'assurance chômage provoque des remous estivaux. Quand bien même la reprise du marché du travail continue de favoriser la décrue du nombre de sans-emploi, le financement et les performances de la lutte contre le chômage demeurent la bête noire des services du ministre de l'Economie, Pascal Couchepin. Avançant à pas de loup en prévision de la révision de la loi sur l'assurance chômage prévue pour 2003 (lire ci-dessous), le Département fédéral de l'économie distille un nouveau rapport signé par un des rares spécialistes du marché du travail en Suisse, le professeur bâlois George Sheldon.

Cet économiste fournit une étude étoffée sur le douloureux mécanisme du chômage de longue durée. Il en tire une conclusion plutôt expéditive: pour venir à bout de cette poche incompressible de travailleurs inscrits depuis plus d'une année au chômage, réduisons la durée des indemnisations et réinsérons plus vite les sans-emploi en les obligeant, au besoin, à accepter une baisse de salaire. Pour Sheldon, il est clair que le chômage de longue durée a explosé en Suisse parce que le droit aux indemnités a été prolongé à 500 jours dès fin 1996.

Ses détracteurs rétorquent simplement que la suppression massive de places de travail est d'abord à la source du problème, sans compter le fait que les chômeurs de longue durée répondent le plus souvent au profil le plus défavorable pour retrouver du travail (personnes âgées, d'origine étrangère et sans formation). L'économiste genevois Yves Flückiger dénonce ainsi l'approche «erronée» de son confrère bâlois: «Si le chômage baisse, c'est bien parce que les entreprises licencient moins et engagent à nouveau. Mais pas des chômeurs de longue durée. Pour que ceux-ci soient réintégrés, il faudrait une embellie conjoncturelle nettement plus forte. Vouloir couper les indemnités pour inciter à accepter n'importe quel travail correspond donc à une mesure que l'on pourrait appliquer aux chômeurs de courte durée.»

La «méthode Sheldon» reviendrait-elle donc à «lâcher une catégorie de vieux chômeurs en les rendant responsables de leur situation», comme le souligne son contradicteur? A la Conférence des directeurs cantonaux de l'assistance sociale, on s'inquiète en tout cas de devoir prendre une nouvelle fois le relais des responsabilités que l'économie ne veut plus assumer. «Nous sommes d'accord avec George Sheldon pour nous inquiéter du cercle vicieux que représente le chômage de longue durée, explique Armin Schöni, secrétaire adjoint de la Conférence. Mais le moyen de pression préconisé par le rapport bâlois fonctionnerait dans certains cas seulement, alors que l'immense majorité des personnes concernées viendraient remplir les rangs des assistés sociaux. Il faudrait à tout le moins imaginer un barème dégressif d'indemnités, si le but est bien d'inciter les gens à retrouver au plus vite un travail.»

Programmes d'occupation critiqués

Une récente étude de Caritas a montré que déjà 70% des quelque 400 000 personnes données comme pauvres en Suisse appartiennent à la catégorie des working poors, soit des gens qui travaillent mais dont le salaire ne leur permet pas de vivre décemment. Pour s'en sortir, ils deviennent «abonnés» aux services sociaux. Conscient que ses propositions ne feraient qu'accentuer cette sous-enchère salariale, Sheldon évoque un correctif possible: un impôt négatif sur le revenu, ce qui équivaut à subventionner indirectement des postes mal payés. Il critique également les programmes d'emplois temporaires qui ne feraient que conforter les chômeurs dans une dangereuse dépendance vis-à-vis des indemnités. L'essentiel des moyens devrait aller à une réinsertion la plus rapide possible dans le marché du travail.

Yves Flückiger décèle un autre danger dans cette manière d'obliger coûte que coûte le chômeur à accepter le moindre emploi: des études montrent que les personnes occupant un poste mal profilé et peu payé reviennent rapidement au chômage en touchant des indemnités plus basses… L'engrenage de la paupérisation et de la marginalisation guette donc spécialement les chômeurs de longue durée. Ils forment toujours actuellement un peu plus du quart des sans-emploi (environ 27 000 personnes), sans compter tous ceux qui sortent de la statistique en participant à des programmes d'occupation ou, arrivés en fin de droits, finissent à l'assistance sociale.