Autorités

Faut-il des élus à plein temps pour diriger Bulle?

La cité gruérienne connaît un boom démographique spectaculaire. Ses citoyens décideront le 19 mai s’ils souhaitent professionnaliser l’exécutif de la commune. Une question qui se pose dans d’autres villes de Suisse romande

La ville de Bulle aura-t-elle bientôt un exécutif entièrement professionnel? Le 19 mai, la population de la cité gruérienne se prononcera sur un projet allant dans ce sens, soutenu par le PDC et la gauche, mais combattu en référendum par l’UDC et le PLR. En cas d’acceptation, le système actuel basé sur neuf édiles à 40% (à l’exception du syndic à 80% et du vice-syndic à 50%) laisserait la place en 2021 à une équipe plus restreinte de cinq élus à plein temps. Le résultat de ce scrutin technique est incertain.

«L’attention à 100% sur la ville»

Pour la gauche, cette professionnalisation est une nécessité dans une commune – la deuxième du canton – dont la démographie a explosé ces dernières années, la population passant de 10 000 personnes à la fin des années 1980 à 23 500 à fin 2018. «Nous gagnons 800 nouveaux habitants chaque année. Les défis de cette mutation en termes de logements, d’urbanisme, de circulation, de formation et de social imposent d’avoir des autorités dont l’attention est à 100% portée sur la ville. On ne peut plus se permettre d’avoir des élus à 40% qui s’occupent des affaires publiques au retour du travail», plaide Martin Rauber, chef du groupe PS-Les Verts au Conseil général.

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Egalement président de la commission d’aménagement, l’architecte bullois est l’auteur du projet de professionnalisation, finalement accepté par le législatif le 8 octobre dernier par 26 voix contre 23, contre l’avis même de la majorité du Conseil communal (l’exécutif). «Des professionnels seraient plus aptes à anticiper les grands défis, ils agiraient davantage au lieu de réagir, poursuit encore Martin Rauber. Le politique aurait également davantage de poids face à une administration qui par essence travaille non-stop.»

«Pas changer une équipe qui gagne»

Mais, de l’autre côté de l’échiquier politique, on ne voit pas pourquoi il faudrait, selon la formule, changer une équipe qui gagne. «On nous propose de chambouler le fonctionnement de la commune, alors que la situation actuelle est pleinement satisfaisante», rétorque Sébastien Bossel, président de la section locale de l’UDC, à l’origine du référendum. Pour l’avocat, également vice-président du parti cantonal, si l’exécutif devait passer professionnel, il perdrait en représentativité et en proximité. «Cela n’améliorerait aucunement la gouvernance de la commune», insiste Sébastien Bossel.

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Ce clivage gauche-droite sur la question n’étonne pas Pirmin Bundi, professeur assistant à l’Institut de hautes études en administration publique (IDHEAP) de l’Université de Lausanne, spécialiste du système de milice dans les municipalités: «Il y a en arrière-fond une question presque philosophique, la professionnalisation d’un exécutif signifie le renforcement de l’Etat et de son action, ce qui parle à la gauche, beaucoup moins à la droite.»

Milice: l’ADN de la politique suisse

Pour le politologue, la milice fait partie de l’ADN de la Suisse et de sa culture politique. «Ce fonctionnement comporte plusieurs avantages, analyse Pirmin Bundi. Il renforce la proximité avec la population et accroît l’acceptation des décisions par les citoyens, tout en ayant un coût financier moins élevé.» Pour lui, la question de la professionnalisation est légitime au-delà du seuil des 25 000 habitants. «Mais la population n’est pas le seul critère, chaque commune a sa propre organisation administrative», conclut Pirmin Bundi, prenant l’exemple de nombreuses villes de Suisse allemande qui ont opté pour un exécutif de milice entourant un syndic professionnel.

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Ce système du syndic à 100%, c’est celui par exemple d’Yverdon-les-Bains (les six autres membres de la municipalité sont à 60%). «Il y a une dizaine d’années, des discussions ont été menées autour d’une éventuelle professionnalisation, mais elles n’ont jamais abouti», rapporte Pierre Dessemontet, démographe et municipal de la cité nord-vaudoise qui a passé récemment le cap des 30 000 habitants. «Personnellement, j’étais auparavant très favorable à l’idée d’élus à 100%, un système qui apporte un gain d’efficacité à la collectivité, mais aujourd’hui je suis plus nuancé, précise le vice-président du PS vaudois. Car un professionnel perd peut-être aussi un peu de sa liberté quand la carrière politique se mélange avec la carrière tout court. Et sur un plan personnel, c’est aussi profitable qu’un élu garde un pied dans son métier pour ne pas se retrouver déclassé à la sortie de son mandat.»

Dossiers de plus en plus complexes

Il y a vingt ans, en 1999, la population de la ville de Fribourg acceptait, elle, en votation le système d’un exécutif entièrement professionnel. «Plus personne ne reviendrait en arrière», remarque le conseiller national PDC Dominique de Buman, le syndic de l’époque. Lui ne voit que des avantages: «Face à des dossiers de plus en plus complexes, les élus ont davantage de disponibilité. Ils sont véritablement aux affaires.» Il rejette l’argument de la perte de proximité. «C’est tout le contraire. Un pro est du matin au soir dans sa ville à rencontrer la population, alors qu’un milicien passe une partie de sa journée dans un travail qui peut se situer dans une autre commune, voire hors du canton.»

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Pourtant, certains ont fait le chemin inverse. En 1992, suite à une votation populaire, Le Locle a abandonné le mode professionnel pour passer à un exécutif de cinq membres à temps partiel (aujourd’hui à 50%). «Cette problématique a depuis suscité de nombreux débats», explique le conseiller national popiste Denis de la Reussille, qui siège dans l’exécutif de la cité industrielle neuchâteloise depuis 1996. Il y a trois ans, en 2015, Les Loclois rejetaient un projet de remonter le taux de travail à 80%. Le POP s’y était opposé, notamment pour des questions de rémunérations jugées trop élevées. Denis de la Reussille de conclure: «J’aime l’idée que l’engagement politique ne soit pas un métier, mais vienne d’une envie d’œuvrer pour le bien de la population.»

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