Du Valais au Canada en passant par la France, les réactions pleuvent depuis la publication dans nos colonnes d'un article révélant l'existence d'un vaste réseau d'escrocs qui contactent de préférence les propriétaires immobiliers ayant un bien à vendre (Le Temps du 26 juillet).

Une organisation toujours active

Après avoir approché leur proie, ces soi-disant «hommes d'affaires» lui proposent des opérations de change à des taux préférentiels dans le but d'attirer leur victime munie de fortes sommes d'argent à l'étranger, pour un rendez-vous où ils la dépouilleront. Des enquêtes sont en cours dans certains cantons suisses, ainsi qu'en France et en Belgique, et plusieurs personnes ont déjà été incarcérées. Mais l'organisation criminelle à l'origine de cette énorme escroquerie est toujours active. Le Valaisan Jean-Daniel Descartes, un important vendeur de meubles connu pour les liens qu'il entretient avec des célébrités petites et grandes telles que Jürg Stäubli, Darry Cowl et Albert de Monaco, vient d'en faire la douloureuse expérience.

L'édifiante histoire commence au début du mois de juin 2000. Le commerçant reçoit alors un coup de téléphone dans son magasin de Saxon, où il vend notamment des tapis, du vin, des meubles TV, des pendules, du miel et des maillots d'équipes de football. A l'appareil, un certain Pecce, qui se dit Belge et se recommande d'un proche de Jean-Daniel Descartes: il veut «faire des affaires» et propose un rendez-vous en Belgique. Le Valaisan, qui s'est déplacé pour voir la demi-finale du championnat d'Europe de football, rencontrera quelques jours plus tard son contact Pecce et un second «businessman», qui dit se nommer Roger Dumaski, à l'hôtel Ibis d'Amsterdam. «Je pensais qu'il était gitan, mais il m'a assuré qu'il était juif polonais né de mère espagnole», explique Jean-Daniel Descartes.

Dumaski, cravaté et vêtu d'un complet sombre, explique son intérêt pour les affaires du Valaisan: il dit représenter de gros investisseurs qui cherchent à placer leur argent hors de la zone euro, dans l'immobilier et notamment dans le thermalisme, secteur dans lequel Jean-Daniel Descartes a des intérêts. «J'ai cent appartements à vendre dans le canton, précise le Valaisan, qui a perdu beaucoup d'argent après la déconfiture immobilière des années 90. Je me suis dit que j'avais trouvé la poule aux œufs d'or.» Un second rendez-vous est fixé au 7 juillet, et cette fois les «investisseurs» demandent au marchand de meubles d'apporter de l'argent pour effectuer une transaction de change censée prouver leur bonne foi. Dumaski échange alors 140 000 marks contre 100 000 francs suisses amenés par le Valaisan, ce qui laisse à ce dernier un bénéfice d'environ 10 000 francs.

Deux jours après son retour à Saxon, Jean-Daniel Descartes reçoit un nouvel appel. Dumaski lui signale qu'il manque un billet de 1000 marks dans la somme qui lui a été remise. Séduit par tant d'honnêteté, le Valaisan accepte un second rendez-vous: il doit amener cette fois 400 000 francs suisses pour une nouvelle opération de change, et les contrats de vente de son hôtel, l'Ardève à Orvonnaz. Le prix a été fixé à 3 millions de francs: «Je me voyais déjà rentrer en annonçant à ma femme que tous nos problèmes d'argent allaient être résolus.» Le 10 juillet, Jean-Daniel Descartes reprend l'avion vers Amsterdam, muni de ses contrats ainsi que de deux grosses liasses de billets placées dans son veston.

C'est alors que tout bascule. Arrivé à son hôtel avec un peu de retard, le Valaisan retrouve Dumaski accompagné d'un chauffeur qui conduit une voiture break. Il propose à son partenaire de conclure l'affaire dans la chambre, mais Dumaski explique que son chauffeur est pressé et l'emmène sur le perron. Il veut faire l'échange d'argent tout de suite et promet de conclure la vente de l'hôtel plus tard dans la soirée. Le chauffeur s'approche et tend une luxueuse valise de cuir rouge. Dumaski l'ouvre: il y a là 11 liasses de billets, soit 600 000 marks. Jean-Daniel Descartes sort ses liasses, les tend à Dumaski qui s'engouffre immédiatement dans la voiture et disparaît avec le chauffeur et les 400 000 francs. «Je me suis dit: Descartes, tu t'es fait avoir.»

En ouvrant ensuite la valise dans sa chambre d'hôtel, le Valaisan constate que, sous les vrais billets qui recouvrent les liasses, les marks promis ne sont en fait que de vulgaires photocopies. Jamais il ne reverra le dénommé Dumaski. Au téléphone, ce dernier répond encore pendant quelques jours, reproche au vendeur de meubles d'être un trafiquant de drogue, puis assure qu'il va tout rembourser, sans passer aux actes évidemment…

De la chance dans son malheur

Dans son malheur, Jean-Daniel Descartes a eu de la chance. Il n'est pas monté avec Dumaski dans la chambre d'hôtel, où on l'aurait probablement retrouvé assommé et ligoté. «La police m'a dit que certaines victimes ont été découvertes nues, au bord de l'autoroute.» La sûreté valaisanne lui a montré les photos d'identité judiciaires de dix individus arrêtés pour des faits similaires, mais aucune ne correspond à ses interlocuteurs. «Je vois parfaitement leurs visages; l'un des hommes que j'ai rencontré avait un gros bouton sur le nez.» Le Valaisan a déposé plainte à Anvers le 19 juillet, mais il sait qu'il ne retrouvera jamais son argent. «Je m'en veux de m'être fait avoir, conclut-il, j'ai été trop naïf. Avec cette histoire, mes problèmes d'argent ne vont pas s'arranger»