Trait typique de la «nouvelle économie», l'attrait de l'homme de la rue pour les marchés financiers peut aussi devenir une manne providentielle pour les escrocs. Entre 1994 et 1998, deux pseudo-experts en produits dérivés ont ainsi délesté plus de 400 clients trop crédules, pour la plupart originaires de Suisse romande, de quelque 25 millions de francs. Arrêtés à la fin de l'année dernière, les deux hommes attendent désormais leur jugement en prison. Les informations confidentielles recueillies par Le Temps permettent de reconstituer le parcours de ces financiers plus que douteux.

A l'origine de cette affaire, on trouve Gerardo C., un Italo-Liechtensteinois d'une trentaine d'années. Ce dentiste de formation, qui s'est initié sur le tard aux arcanes de la finance en prenant des cours privés, avait déjà été condamné à plusieurs mois de prison avec sursis par le tribunal de Meilen (ZH) pour escroquerie. Au milieu des années 90, il s'installe à Vaduz, capitale du paradis fiscal liechtensteinois, où il obtient une autorisation d'exercer le métier de négociant en matières premières. Il met sur pied une organisation d'envergure pour débusquer des clients prêts à lui confier leurs économies: il recrute une quinzaine de vendeurs, pour la plupart Français, et fonde plusieurs sociétés aux îles Vierges britanniques qui portent des noms comme Derivex ou Mercantile Investment Group. Formés à la va-vite au jargon financier, ses démarcheurs proposent des options sur le plus grand marché de matières premières du monde, Chicago, où s'échangent par millions de tonnes le jus d'orange ou la couenne de porc. Son public cible: les paysans. «Il possédait toutes les qualités pour inspirer confiance aux gens, il parlait bien et était bien habillé», explique un magistrat zurichois.

L'acolyte principal de Gerardo C. se nomme Zakaria L., un chimiste marocain originaire de Bordeaux qui a longtemps résidé à Genève. Ensemble, les deux hommes usent d'une technique parfaitement rodée: ils proposent à leurs clients des rendements énormes en les noyant sous un flot de termes techniques. Une fois l'argent déposé sur les comptes de leurs sociétés offshore, pourtant, les bénéfices attendus tardent à se matérialiser. Qu'importe: les deux hommes et leur équipe assurent les épargnants inquiets que tout va bien et que leurs avoirs croissent au rythme prévu. «En fait, le seul client à avoir perçu les revenus promis est la femme de Gerado C.», s'amuse un proche du dossier. Pendant ce temps, les Ferrari, Maserati et Porsche s'entassent sur le parking qui jouxte les bureaux que les pseudo-financiers louent à Vaduz. Lorsqu'une de leurs sociétés n'a plus de capital, il leur suffit de la liquider et d'en créer une autre.

Impatience

Certains clients, finalement, ont perdu patience. Une plainte est déposée et Gerado C. est arrêté par la police liechtensteinoise. Zakaria L., visé par un mandat d'arrêt international, a été interpellé à Genève en novembre dernier, probablement à la suite d'un contrôle routier. Il a été extradé vers le Liechtenstein où il a rejoint Gerardo C. derrière les barreaux, en attendant leur procès. Les deux hommes risquent de un à dix ans de prison pour «escroquerie aggravée».

Ce qui étonne le plus les magistrats qui ont suivi cette affaire est l'invraisemblable crédulité des clients. Certains d'entre eux n'ont pas hésité à confier 500 000 francs aux sociétés contrôlées par Gerardo C. D'autres se sont endettés afin d'investir davantage. «Notre problème, au fond, réside moins dans la cupidité des escrocs que dans la bêtise des gens qui se font avoir», résume un juge. Un magistrat genevois conclut avec philosophie: «Il n'y a pas beaucoup d'affaires d'escroquerie sans une naïveté hallucinante de la part des victimes.»