Sept jours. Arrivé en urgence de Lausanne où il travaille avec un permis B, Bujar Limani s'est démené pendant sept jours à Skopje pour faire venir en Suisse ses beaux-parents à peine sortis de l'enfer kosovar, par ailleurs gravement atteints dans leur santé. Il est rentré bredouille, sa demande d'asile enlisée quelque part dans les sables administratifs. Et tant pis si le Conseil fédéral écrit dans son communiqué officiel qu'il acceptera «des réfugiés malades ou ayant de proches parents en Suisse».

Bujar Limani ne comprend pas: «Je suis prêt à les prendre chez moi, je paierai le transport…» Et il a été «très choqué» de l'accueil reçu au bureau de Skopje dépendant de l'ambassade de Suisse en Bulgarie. «Revenez ce soir et inscrivez-vous pour demain», lui a-t-on d'abord dit. Le soir, pour avoir une place sur la liste d'attente, il dit avoir payé 50 francs suisses à un racketteur local qui officiait au vu et au su de tous devant la représentation diplomatique. Puis des employés macédoniens l'ont accueilli en déclarant «qu'ici, on ne parle pas français». Ils ont suggéré aux beaux-parents (privés de papiers par les Serbes) d'aller faire leur demande… à Sofia. Et enfin: «écrivez au consul ou au Département des affaires étrangères si vous n'êtes pas content.»

Joint par téléphone, le consul suisse à Skopje, Arthur Nohl, n'est pas au courant de racketteurs , ni de pratiques dissuasives. Il n'a pas demandé de renforts au-delà de deux traducteurs engagés pour répondre aux appels en albanais. Mais il attend «avec impatience» les précisions de Berne concernant le regroupement familial, annoncées pour le 28 avril.

Mais les témoignages de mauvaise volonté helvétique sur le terrain s'accumulent. Venu chercher ses parents et sa sœur en Albanie, Gani Sadiki, établi en Suisse depuis dix-huit ans, s'est entendu répondre «qu'on ne s'occupe pas de ça» par des employés subalternes de l'ambassade suisse de Tirana niant avoir reçu un fax qu'il était sûr d'avoir envoyé. Comme d'autres, il dénonce des horaires d'ouverture réduits au strict minimum malgré la situation exceptionnelle, le ping-pong administratif imposé à ceux que l'exode a déjà vidés de leur énergie, et surtout le flou procédural qui s'éternise.

Michel Ottet, bénévole de l'association Elisa à Genève qui aide les réfugiés en début de procédure d'asile, est convaincu qu'«en contradiction avec le discours généreux des autorités, tout est fait pour empêcher les Kosovars d'approcher la Suisse et de freiner le regroupement familial». Jeudi, l'abbé Cornelius Koch dénonçait des refoulements systématiques à la frontière italo-suisse. Vendredi, Elisa et des groupements affiliés signalaient plusieurs absurdités récentes:

l Arrivés depuis Noël, quatre frères de 17 à 25 ans ont été «attribués» à quatre cantons différents.

l Sitôt opéré de l'abdomen, un jeune a été placé en Valais alors que ses frères vivent à Genève.

l Un épileptique handicapé d'une jambe a été aiguillé sur le Tessin; son frère vit à Lausanne.

l L'ODR veut renvoyer un Kosovar de 19 ans en Allemagne, d'où il est passé clandestinement en Suisse pour rejoindre son père habitant le canton de Vaud.

Vendredi, l'Organisation suisse d'aide aux réfugiés a demandé à Berne d'autoriser immédiatement tous les Albanais résidant en Suisse à faire venir leur conjoint et leurs enfants célibataires, d'organiser l'évacuation des blessés, femmes et enfants ayant des proches en Suisse. Enfin, elle souhaite que l'on envoie davantage de fonctionnaires sur place pour accélérer l'enregistrement.