Déjeuner avec philippe nantermod

Le fédéralisme, sans modération

Le député PLR au Grand Conseil valaisan mène la fronde contre «l’impérialisme fiscal français». «L’heure n’est pas à l’apaisement», estime le jeune élu, pour qui la Suisse a les moyens de dire non

Avant toute chose, une Petite Arvine. A 12h30, il est largement l’heure et le temps s’y prête, pour autant qu’elle soit bien fraîche.

Entre son mandat de député cantonal, la croisade dont il a pris la tête contre l’impérialisme fiscal français, et une thèse de droit public à rendre en 2015, l’été de Philippe Nantermod est tout sauf indolent. Mais pas question de s’oublier: un déjeuner est un déjeuner, même en face d’un journaliste qui jongle entre sa fourchette et son stylo bille.

S’autoriser un peu d’alcool à midi. La licence reste certainement plus évidente sur une terrasse sédunoise ensoleillée que dans les cafétérias industrieuses des capitales globales. Mais à l’entendre crucifier l’Etat hypertrophié avant même l’arrivée de la salade de roquette, on comprend vite que chez Philippe Nantermod, assumer Petite Arvine et Pinot Noir à l’heure du déjeuner relève du même geste libertaire que défendre le secret bancaire: au centre l’individu et ses droits fondamentaux, résistant aux voracités parallèles de la norme et de la transparence.

A Sion ce mardi, le jeune politicien – il a 29 ans – a choisi la brasserie du Grand-Pont. Parce qu’on y mange bien et parce que ce restaurant du centre-ville pourrait bien être au Valaisan ce que le buffet de la gare de Perpignan fut à Salvador Dali: le centre de son univers mental. La terrasse est à équidistance, ou presque, de la salle du Grand Conseil, où il siège depuis le mois de mars, et de l’étude où il a terminé son stage d’avocat en 2012.

Philippe Nantermod étudie à Lausanne, dort à Morgins, – son fief –, ourdit à Genève, fait un saut à Ascona, lorgne vers Berne. Il pendule comme d’autres enfilent leurs sandales. Mais tout le ramène en Valais. Au pays du fédéralisme, son credo, son mantra, il n’y a pas plus de centre que de périphérie. «En tant que député au Grand Conseil, on fait beaucoup de politique fédérale, assure-t-il, la bouche pleine. En adoptant des résolutions, au travers des prises de position du canton, on envoie des messages à Berne. Quand on confie un dossier à la Berne fédérale, c’est plus de bureaucratie, plus de paperasse, moins de connaissance du terrain. L’idéal, c’est un Etat proche du citoyen.»

Hier la Lex Weber et la loi sur l’aménagement du territoire, aujourd’hui la convention franco-suisse sur les successions: pour l’élu cantonal et fier de l’être, les occasions de pester contre les velléités centripètes de réglementation à l’échelon supérieur n’ont pas manqué ces derniers temps. Mais il n’en démordra jamais: «Pour la défense, la monnaie, l’organisation du marché intérieur ou la garantie des libertés fondamentales, l’harmonisation au niveau fédéral est une bonne chose. Pour le reste, le modèle doit rester le fédéralisme. Le principe, c’est qu’on peut tout faire, sauf si Berne nous l’interdit.»

Le législateur fédéral n’ayant rien, à notre connaissance, contre le fromage râpé sur les spaghetti, Philippe Nantermod saupoudre ses pâtes au pesto de parmesan, comme pour enfoncer le clou. Insatiable, il poursuit: «Je crois au «small is beautiful». Même en matière d’aménagement du territoire. L’Office fédéral du développement territorial qui joue à Sim City avec la Suisse entière, ça ne me plaît pas. Les initiatives personnelles passent avant les fonctionnaires fédéraux.»

La souveraineté étant pour lui «aux nations ce que la liberté est à l’individu», c’est tout naturellement que le Morginois s’inscrit dans le mouvement de résistance aux pressions internationales. Il y a deux semaines, flanqué d’autres élus cantonaux, il a même pris les commandes de la fronde contre la convention sur les successions avec la France. Sa botte secrète: préparer un référendum des cantons contre le texte si le parlement devait avoir la mauvaise idée de le ratifier. Un référendum des cantons: l’outil n’est pas anodin. Avant la défense du contribuable, c’est bien à celle du fédéralisme que pense Philippe Nantermod: «L’imposition des successions est une prérogative cantonale et doit le rester!» L’agenda est ainsi à peine caché: la gauche «et son projet d’impôt fédéral sur les successions» n’ont qu’à bien se tenir, devant des cantons d’ores et déjà en ordre de bataille.

Fédéralisme, souveraineté, liberté. Trois mamelles auxquelles Philippe Nantermod s’abreuve sans la moindre modération. Et dont il tire une potion magique qui l’enhardit face aux plus puissants.

Le Valaisan a beau promettre qu’il «adore la France» et qu’au football, il a «toujours soutenu les bleus», le grand voisin incarne à ses yeux «tout ce qu’il ne faut pas faire». Et ne comptez pas sur lui, en la matière, pour mettre de l’eau dans son Pinot Noir: «Depuis le début des années 1990 et le frein à l’endettement, la Suisse fait très attention à ses dépenses publiques. Les Suisses ont fait des sacrifices, sur les retraites, sur l’assurance chômage, en refusant des vacances supplémentaires. Les autres Etats, eux, n’ont rien fait. Les déficits publics cumulés des pays du G8 se montent à 1500 milliards! Avant de venir nous demander quoi que ce soit, qu’ils équilibrent leur budget. Je ne veux pas d’une convention totalement défavorable imposée par la France aux abois pour financer je ne sais quel plan absurde à 8 milliards pour créer des emplois jeunes!»

L’argument tient aussi contre la transparence fiscale, exigée par les grands Etats et par l’OCDE. Plutôt que l’attitude actuelle du Conseil fédéral – «de la pure soumission», promet-il en refusant le dessert – la Suisse-qui-fait-tout-juste n’a pas à capituler face au monde-qui-fait-tout-faux: «On peut tout à fait dire non. Je suis sûr que cette transparence, c’est de la poudre aux yeux. Une façon pour les Etats endettés de gagner du temps face à leurs créanciers. On nous parle de sanctions économiques, mais qui en parle vraiment, en dehors de quelques allumés français? Je ne suis pas sûr que nos voisins, et surtout la France, aient les moyens de nous faire plier. N’oublions pas que la Suisse est un exportateur de capitaux.»

Hormis un petit égard pour la grappa du patron, Philippe Nantermod ne s’arrête plus: «Le secret bancaire est un droit de l’homme, une liberté fondamentale. C’est cela qu’il faudrait faire valoir au moment où le scandale du programme «Prism» choque la planète entière. L’Etat qui viole ces libertés est un Etat totalitaire.»

Celui qui n’aurait pas cédé un pouce sur ce terrain – «on ne devrait pas pouvoir obtenir le dossier d’un client auprès d’une banque sans l’autorisation d’un juge» – n’est pourtant ni sourd ni aveugle: «Je suis conscient qu’on va vers un échange d’informations plus large qu’aujourd’hui. Mais ce n’est pas à la Suisse d’accélérer les choses. Si nous devons craquer, attendons au moins d’y être contraints. L’objectif premier ne doit pas être d’éviter, par exemple, toute tension avec la France. L’heure n’est pas à l’apaisement. Il y aura forcément un conflit. Mais dédramatisons: ce n’est pas une catastrophe.»

Une dernière question apparaît dans le marc du café: quelle mouche schizophrène a bien pu piquer ce pourfendeur passionné du tout étatique pour qu’il se lance dans une thèse… de droit public et se destine, sans en faire mystère, à occuper les plus hautes fonctions de l’Etat? La réponse tombe avec le sourire, juste avant l’addition: en droit comme en politique, il s’agit d’infiltrer le cœur de la bête. Pour mieux la combattre. «Et pour que l’Etat reste humain.» Santé!

«Le secret bancaire est un droit de l’homme, une liberté fondamentale»

Publicité