Au 51 de la Schwarztorstrasse, la petite maison qui héberge le Bureau fédéral de l’égalité entre femmes et hommes (BFEG) – «le plus petit office fédéral, et de loin», glisse sa directrice, Patricia Schulz – tranche avec les bâtiments dans lesquels loge généralement l’administration fédérale. À la voir croquer une pomme assortie à ses vêtements et ses chaussures rouges, on prendrait presque sa directrice pour un lutin inoffensif. Erreur. La sexagénaire reste animée par une détermination sans faille qui lui a parfois valu une réputation de personne pas commode. «Il faut assumer ses choix et ne pas venir pleurer après. Ce manque de cohérence m’agace», nous dira l’intéressée au terme de notre rencontre.

Après seize ans à la tête du BFEG, la sexagénaire tourne la page bernoise pour retourner dans sa Genève natale. «Cette ville magnifique va beaucoup me manquer. J’y ai rencontré des gens passionnants et engagés, loin de l’image grise et paresseuse que traîne l’administration.» Elle sera regrettée par ses consœurs féministes. Valérie Borioli Sandoz, responsable égalité à Travail Suisse qui a travaillé avec elle au sein de la Commission fédérale pour les questions féminines, salue une femme qui s’est montrée «infatigable pour défendre non seulement la cause mais également l’existence-même du bureau et les budgets, attaqués aujourd’hui encore par certains politiques. La voir partir est vraiment une perte.»

Proposée par le DFAE – la présidente de la Confédération, Micheline Calmy-Rey, la connaît bien – Patricia Schulz est la première Suissesse à intégrer, le 1er janvier, le Comité de l’ONU sur l’élimination de la discrimination à l’égard des femmes. Un poste de bénévole qui se traduira par trois sessions annuelles, dont une à New York.

En comparaison des inégalités à l’étranger, les problèmes suisses ne paraissent-ils pas dérisoires? «Il faut comparer ce qui est comparable, répond Patricia Schulz. Par rapport à des pays comme l’Allemagne ou la France, nous avons un grand retard à combler, notamment dans la conciliation travail et vie de famille. La discrimination est plus subtile, mais elle est toujours présente.»

Sa propre prise de conscience remonte, dit-elle, à son enfance. Les discussions familiales sur le sort des Juifs et des Tsiganes lors de la Seconde Guerre mondiale l’ont sensibilisée. Mais aussi «le regard de l’enfant qui constate que le grand frère peut rester assis pendant qu’elle dessert la table».

Étudiante en droit, elle conteste l’adjectif universel lorsque son professeur présente le mode de suffrage helvétique, déclenchant les rires moqueurs de toute la volée. Le 7 février 1971, son parrain, qui ne votait jamais par principe, se rend aux urnes pour elle. L’obtention du droit de vote pour les femmes reste un moment «extraordinairement important. J’accédais au statut de citoyenne à part entière, qui décide avec les autres des règles communes de la société. En avoir été privée m’était insupportable. Une véritable humiliation.» Alors aujourd’hui, elle s’avoue navrée du nombre de citoyen (ne) s qui négligent «cette chance de s’exprimer. C’est un échec du système politique que de ne pas réussir à les convaincre.»

Quid du retour au foyer prôné par des femmes comme l’ex-conseillère nationale UDC Jasmin Hutter? «C’est un choix du passé, l’espoir de retourner à une société mythifiée, où le prince charmant fait vivre la maisonnée.» Et de s’insurger contre ces plaintes d’hommes «qui râlent car ils doivent partager leur deuxième pilier avec leur ex-femme. Mais qu’ils assument les décisions prises lorsqu’ils se sont mariés!»

L’argument de la complémentarité plutôt que de l’égalité la fait tiquer. «Bien sûr que les hommes et les femmes sont fondamentalement différents. Mais de ces attributs physiologiques, on a fait dériver un système de hiérarchie. L’égalité, ce n’est pas de dire que les deux sexes sont identiques en tous points.» Elle s’obtiendra grâce à ces hommes «prêts à partager les responsabilités. Même s’il reste très difficile de concilier tous les fronts.»

Elle-même n’a pas eu d’enfants. «Mais je ne peux pas l’imputer à ma carrière. La vie en a décidé autrement.» En couple, elle prône la flexibilité des deux côtés. Quant aux messieurs déboussolés qui ne savent plus sur quel pied danser, ils «découvrent qu’eux aussi doivent jouer des rôles multiples et que cela fait beaucoup. Je dirais que les vieux codes ayant été cassés, hommes et femmes vivent une phase très complexe, pleine d’interrogations et d’incertitudes.»