Elles se souviennent et n'oublieront jamais. Celles qui ont toujours été trop ou pas assez. Celles qui ont parfois été portées au pouvoir parce qu'elles étaient femmes. Celles qui en ont été exclues ou évincées pour la même raison. Au détour de douze entretiens avec la journaliste alémanique Esther Girsberger et au fil de quelque 200 pages*, les politiciennes romandes et alémaniques qui ont un jour touché ou seulement effleuré un poste à l'exécutif de leur canton ou à Berne tentent de trouver les raisons du désamour du peuple et des Chambres à leur égard. Manque de réseaux, jeu des chaises musicales orchestré par les partis, climat médiatique incertain ou tout simplement question de genre: les explications dépendent des sensibilités, mais ne se veulent jamais catégoriques. De l'amertume? Un peu. De la nostalgie? Beaucoup.

«La politique est encore une course d'obstacles pour les femmes.» Ce constat, c'est la politologue bernoise Regula Stämpfli qui le fait. Elle n'a pas régné quatre ans durant sur le Département fédéral de justice et police comme l'ancienne conseillère fédérale Elisabeth Kopp. Elle n'a pas échoué très près du but comme Christine Beerli, à qui l'on a préféré Hans-Rudolf Merz. Elle n'a pas exercé de double mandat comme Francine Jeanprêtre. Elle n'a pas été la première femme candidate au Conseil fédéral comme Lilian Uchtenhagen.

Pourtant, son regard de scientifique rejoint celui de celles qui furent au cœur du pouvoir. Les faits prennent dans sa bouche une forme technique. Ils ont la saveur du vécu chez les politiciennes interviewées. Ce qui fait défaut à l'assise des femmes aux exécutifs, Regula Stämpfli le décline en plusieurs points dans ses études, les anciennes ministres en quelques pages dans le livre. La solidarité féminine quasi inexistante, le peu de crédibilité électorale, le soutien relatif des partis, les dossiers épineux qui cassent, l'absence de réseaux solides, le machisme latent ou la manière typiquement féminine de politiser sont les principales causes de désaveu évoquées.

Le pourquoi de la non-élection ou de la réélection des politiciennes aux organes suprêmes du pays est connu. Les rescapées sont là pour le raconter, les scientifiques présents pour l'observer, certains hommes bien placés pour le déplorer. Le mal est diagnostiqué, reste à trouver le remède adéquat.

Les femmes ont compris comment s'adapter aux canons du pouvoir, mais la culture politique suisse paraît encore trop rigide pour leur faire une place. Nombre d'interviewées reconnaissent aussi avoir manqué ou délibérément dérogé à certaines règles de base du code politique. Barbara Perriard, secrétaire générale des Femmes radicales et meneuse de campagne pour Christine Beerli, en décembre passé, commente cet état de fait: «Certaines femmes ne s'occupent pas assez de leur réélection, elles négligent l'importance des réseaux et ne les soignent pas suffisamment.» Elle observe également l'attitude partiale des médias vis-à-vis des politiciennes. «Il y a tellement peu de femmes sur la scène politique qu'elles sont sans cesse comparées les unes avec les autres. Si elles ne communiquent pas, elles sont critiquées, si elles savent trop bien se vendre, aussi», fait-elle remarquer.

Regula Stämpfli affirme, quant à elle, que le physique joue encore un rôle prépondérant dans la représentation des politiciennes. «Elles ont deux fois plus de chances que les hommes d'apparaître en photo dans la presse, mais cinq fois moins d'être citées.» Les anecdotes recueillies par Esther Girsberger font écho à ces observations. Si les carrières féminines se terminent parfois mal, le livre se conclut pourtant par une note presque positive: il y a une vie après l'exécutif et de l'espoir pour celles qui auront encore le courage de le briguer.

* Abgewählt: Frauen an der Macht leben gefährlich, Esther Girsberger. Portraits de Sabina Bobst. Xanthippe Verlag.