GENEVE

En fermant ses portes, l'association Mondial Contact laisse à Genève la multiculturalité en héritage

Fondée en 1990 par des idéalistes pragmatiques, Mondial Contact a réussi, à force de ténacité et de travail, à faire de l'intégration des populations étrangères une priorité genevoise. Aujourd'hui, cette structure tire sa révérence. A regarder le chemin parcouru par l'association et ses réalisations, d'aucuns reconnaissent qu'il y aura un avant et un après MC. Histoire d'une mission – presque – accomplie.

Jusqu'au bout, elle n'aura pas payé de mine. L'association Mondial Contact (MC) s'est toujours voulue un simple maillon dans la grande chaîne de l'intégration des populations étrangères, et rien de plus. A l'heure de fermer ses portes pour cause

d'essoufflement, après treize ans d'activité, l'association laisse pourtant un héritage aussi important que ses bureaux étaient exigus. Un héritage où se mêlent la création d'un Bureau genevois pour l'intégration, la consolidation d'un réseau social interculturel et un imperceptible mais fondamental changement de mentalités. Comme un héritier surpris à la lecture d'un testament qui lui lègue une fortune, Genève prend aujourd'hui la mesure du rôle joué par ces missionnaires de la multiculturalité.

A l'origine était un couple. En 1990, Sarah Khallfallah et Boris Drahusak ont la trentaine, deux enfants et pas moins de quatre continents qui coulent dans leurs veines. Elle est de mère franco-

anglaise et de père tunisien, mais a été élevée par son beau-père juif américain, entre Genève et Ferney-Voltaire, de l'autre côté de la frontière franco-suisse. Lui, d'origine ukrainienne, a grandi à Paris. Le rejet, la différence, ou pire, l'indifférence, sont comme autant de coups de couteau portés à leur identité. A leurs yeux, la ville qu'ils habitent est métissée, comme eux, mais elle ne le sait pas vraiment. «Genève, ville internationale», racontent les dépliants touristiques. En réalité, les nations s'y côtoient mais ne se rencontrent jamais. Une ignorance qui pourrait bientôt coûter cher, créant ghettos et séparations, nourrissant les frustrations et la violence, dans la spirale bien connue des banlieues françaises. Par conviction, mais avec un sentiment de survie chevillé au corps, les deux jeunes gens fondent Mondial Contact (MC) et se lancent dans l'aventure.

Toute leur énergie, toutes leurs économies, toute leur vie sera absorbée dans l'association. «Le but était de promouvoir la participation des étrangers à la société genevoise, à ses débats publics, à ses fêtes populaires, à ses médias, à ses institutions et à son développement, explique Patrizio Daza, dernier directeur en date de MC. Tant que l'étranger n'est pas considéré comme un partenaire, il n'y a pas de place pour lui dans une société. Parce que la démocratie en milieu pluriculturel, ça se réfléchit ensemble. Parce qu'il fallait cesser d'être la hantise ou le protégé de quelqu'un d'autre pour devenir un véritable protagoniste.»

S'ensuivent treize années d'activisme effréné. Partis politiques, syndicats, services de l'administration, milieu associatif: MC prend contact avec tout le monde pour discuter de la situation sur le terrain. «Il n'y a que l'UDC qui n'a jamais voulu nous recevoir», regrette Boris Drahusak. Et l'action accompagne le verbe. Les subventions de l'Etat arrivent en 1996. Mondial Contact organise des cours d'initiation civique et de gestion de projets pour les personnes ou associations étrangères. Une relation de partenariat naît même avec la police genevoise qui forme deux îlotiers «ethniques» pour les interventions en situation multiculturelle. En témoigne le beau documentaire d'Ursula Meyer, «Pas les flics, pas les noirs, pas les blancs», primé à Nyon. Les «Civic'Cafés» succèdent aux «Cultur'Cafés». Plus une fête publique n'existe sans ses stands de nourritures ethniques, sans une musique venue d'ailleurs.

Les campagnes politiques jalonnent aussi ce chemin engagé: contre l'initiative dite des 18%, pour la reconnaissance des droits politiques cantonaux et communaux aux résidents étrangers, mais surtout pour une loi cantonale d'intégration des étrangers et la création d'un bureau ad hoc. Les efforts investis se mesurent à la tonne. Mais l'objectif est atteint: l'Etat ne se limite plus à financer l'intégration, il s'implique et devient acteur. Le Bureau de l'intégration commence à prendre ses marques. A la fois essoufflée et rassurée sur l'avenir de sa mission, l'association Mondial Contact s'est dissoute le 30 avril dernier.

De fait, il y aura un avant et un après Mondial Contact. En dix ans, le monde politique genevois est clairement sorti du discours misérabiliste ou xénophobe sur les étrangers. «L'intégration est inscrite sur tous les agendas politiques, précise Patrizio Daza. C'est une réalité incontournable qui est aujourd'hui reconnue dans sa complexité, mais aussi valorisée. On a enfin compris que l'intégration peut et doit se faire avant l'octroi des droits politiques aux étrangers. L'un ne va pas sans l'autre.» Mondial Contact est pour beaucoup dans cette reconnaissance, et son héritage n'a pas fini de faire parler de lui.

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