Matières premières: la fin de l’âge d’or

Enquête Après des années de boom, l’industrie suisse des matières premières traverse un passageà vide

Le resserrement du crédit frappe les petits traders

La Suisse devient moins attractive

Octobre est la saison des mondanités pour les négociants en matières premières, ces nouveaux rois de l’économie suisse. Mais cette année, la commodities night, une fête qui drainait jusqu’à 2000 invités dans une ancienne usine genevoise, n’a pas eu lieu. Son sponsor, BNP Paribas, principale banque du secteur, l’a remplacée par un événement si modeste que nombre d’habitués des précédentes nuits ne savent même pas qu’il a eu lieu.

Le symbole est parlant: l’euphorie qui portait cette industrie depuis quinze ans est retombée brusquement. Les prix des matières premières baissent, les salaires se tassent, des sociétés disparaissent. Certains géants du secteur souffrent. Les conséquences pour la Suisse pourraient être lourdes. Le négoce des matières premières y pèse 3,5% du PIB, et Genève en tire 22,5% des revenus fiscaux sur les bénéfices et le capital, selon son ministre de l’Economie Pierre Maudet.

«Ce n’est pas la catastrophe absolue, mais plusieurs choses se sont combinées pour rendre la vie très difficile à beaucoup de sociétés», résume l’avocat Jeremy Davies du cabinet spécialisé Holman Fenwick Willan.

1. La crise du financement

Le premier problème de beaucoup de traders est de trouver les capitaux nécessaires à leur survie. BNP Paribas, qui finançait le secteur depuis des décennies, a brutalement freiné son activité ces derniers mois. «Ils sont en train de faire le tour des boîtes pour réduire leurs lignes de crédit ou les mettre à la porte», témoignent des professionnels.

Michael Hacking, un trader de pétrole sud-africain aux faux airs de professeur de lettres, est l’un de ceux qui ont vu leurs lignes supprimées. «Dans cette industrie, BNP a toujours été le prêteur de dernier recours, explique-t-il dans ses bureaux de la Vieille-Ville de Genève. Ce qui arrive est très triste pour le secteur. Des relations de longue durée sont interrompues. C’est cette année, en 2014, que BNP a commencé à vraiment dégraisser ses activités dans le financement du négoce.»

Cet été, la banque française a été frappée par une amende américaine de 8,9 milliards de dollars pour des contournements d’embargo, imputables notamment à son bureau genevois. Depuis, elle aurait réduit de deux tiers son activité – un chiffre que BNP ne commente pas.

Dans d’autres établissements, obtenir une ligne de crédit devient plus difficile, plus long, plus coûteux. «Aujourd’hui, les banques demandent 5, 10, 15 millions pour entrer en matière, alors qu’avant il suffisait de 100 000 ou 500 000 dollars pour obtenir une ligne», rappellent des initiés.

Les banques sont aussi devenues plus méfiantes envers leurs clients traders. Chaque mouvement de fonds important doit être documenté, la source des revenus explicitée. Dans les grandes entreprises de matières premières, la compliance (conformité) se fait plus mordante: «Nos carnets de notes ne nous appartiennent plus, on n’a plus le droit d’écrire au crayon, pour être sûr qu’on n’effacera rien», relate un ancien trader.

2. Faillites en série

Dans le monde secret des matières premières, on ne parle pas volontiers de ceux qui vont mal. Mais tous confirment que certaines sociétés n’ont pas survécu aux turbulences des derniers mois. Le trader pétrolier Arcadia a fermé son bureau de Nyon en 2013 déjà. OW Bun­ker, un négociant danois de fioul lourd, a coulé en novembre, plombé par une fraude et la chute des prix du brut. Des personnages flamboyants sont devenus plus discrets. Comme Andrew Choynowski, un amateur de Ferrari dont la ­société genevoise Choil est aujour­d’hui à l’arrêt. Il est en train de se relancer, confie un proche, mais souffre aussi du resserrement des crédits.

Une «tuile» peut couler un petit négociant en vingt-quatre heures. A Genève, on cite souvent le cas de Projector, société pétrolière emportée en une journée, en 2010, à cause d’un trou de 100 millions de dollars creusé par un trader basé à Singapour.

Mais la crise touche désormais des géants. «Tout le monde a des difficultés, c’est une période de tourmente, l’activité se réduit, les banques sont beaucoup plus ­frileuses pour financer du business», raconte un trader travaillant pour une multinationale américaine.

3. La douleur des prix bas

Cet automne, les prix du fret maritime, censés refléter la santé du secteur, ont atteint leur plus bas niveau depuis trente-cinq ans. Pétrole, minerai de fer, métaux, céréales, tous les marchés ou presque baissent. Les volumes et les chiffres d’affaires se réduisent. La faute au violent ralentissement de la Chine et à la crise économique en Europe. Ceux qui ont acheté des matières premières en misant sur les prix élevés, sans se couvrir suffisamment, subissent des «bouillons» retentissants.

Dans le pétrole, la structure de prix qui enrichissait les négociants dans les années 2000 a disparu. «A l’époque le baril était à 30-40 dollars et on pensait que ça allait monter, rappelle Gilles Chautard, un ancien trader français établi dans le canton de Genève. C’est ce qu’on appelle le contango: vous achetez, vous stockez, vous hedgez [mot qui désigne le fait de couvrir les fluctuations de prix par des contrats à terme], vous roulez le hedge de mois en mois, et le prix qui augmente permet de compenser les frais de stockage.»

Plus récemment, le prix du brut est resté très haut mais très stable, ce qui a mis fin à cette période d’argent facile. Et depuis quelques semaines, il chute. Ceux qui avaient parié sur sa remontée ont perdu gros.

«Certains ont pris des positions longues, sans penser que ça allait se casser la figure avec une telle violence, commente le magnat du pétrole genevois Jean-Claude Gandur. Mais ils avaient les reins suffisamment solides pour que ça n’affecte pas leurs opérations. Dans ce secteur, vous pouvez prendre un bouillon de 500 millions sans qu’on en entende parler.»

4. La Suisse attire moins

Après des années de forte croissance, l’industrie des matières premières a atteint un plateau en Suisse. Les embauches se sont ralenties, certains salaires ont baissé, selon la chasseuse de têtes Franca Tufo . On re cense peu ou pas d’arrivées de nouvelles entreprises depuis celle du groupe brésilien BTG Pactual à Genève en 2013. «On vit sur nos acquis», résume un dirigeant d’une société de trading vaudoise.

Certains groupes ont délocalisé à l’étranger, comme Louis Dreyfus, qui a expatrié 18 emplois à Lyon en 2012. Les coûts élevés et la force du franc suisse expliquent cette décision. Tous les grands du secteur ont délocalisé des emplois administratifs ces dernières années. Pour les sociétés russes ou ukrainiennes, qui avaient alimenté la croissance de la place genevoise dans les années 2000, la situation est bien pire: l’effondrement de leurs monnaies rend Genève deux fois plus chère qu’il y a six mois. «Ce que j’ai constaté de manière très claire, c’est qu’il n’y a plus de sociétés qui viennent depuis environ un an, dit l’avocat genevois Marc Gilliéron. Il y a de l’intérêt, ça discute, mais avant il y avait un afflux à peu près constant et ça s’est arrêté.»

Aux coûts s’ajoute l’inflation réglementaire qui frappe la Suisse. Plusieurs projets de lois touchant les matières premières sont en préparation: transparence des paiements aux Etats, produits dérivés, responsabilité sociale et environnementale… «Quand on empile tout, avec la réforme de l’imposition des entreprises, ça commence à faire beaucoup», estime Marc Gilliéron.

Au final, cependant, nul ne doute que la Suisse conservera son statut de leader européen des matières premières ces prochaines années. La masse critique d’acteurs sur le sol helvétique est trop importante. Et derrière le passage à vide actuel, on sent déjà poindre un petit vent d’optimisme. Après les fortes chutes des dernières semaines, les prix devraient se redresser. A Genève, de nouvelles banques sont en train de prendre le relais de BNP. Ceux qui ont été secoués en 2014, comme Michael Hacking, ont repris espoir: «Je suis très confiant, dit-il, 2015 sera beaucoup mieux.»

«Tout le monde a des difficultés, l’activité se réduit, les banques sont beaucoup plus frileuses»