Ce fut une belle fête, et une fête unique. Elle devait à voir avec celles du temps où l'on inaugurait les cathédrales. Les chiffres ne suffisent pas à résumer l'événement: 1,3 milliard de francs pour 23 kilomètres, huit ponts et six tunnels, c'est déjà pas mal, mais toute une région qui se sent de nouveau branchée sur les voies de communication européennes, cela représente bien davantage.

Ce week-end, qui fut le premier du printemps et certainement un des plus beaux de l'année en termes de transparence atmosphérique, plusieurs dizaines de milliers d'habitants de la Broye et du Nord vaudois ont fait un pèlerinage qui ne se répétera pas: ils ont marché sur la nouvelle autoroute entre Yverdon et Payerne, dernier maillon qui manquait entre Genève et Saint-Gall sur le plus central des axes helvétiques. C'est vrai, ils ont aussi beaucoup roulé, mais à vélo ou à trottinette, et davantage encore en navette.

Car l'organisation de ces deux journées fut parfaite, même si les autorités communales fribourgeoises n'ont pas souhaité s'associer aux sociétés locales vaudoises qui ont pris sur elles de donner une dimension populaire à l'événement, tout juste une semaine avant que l'autoroute soit très officiellement inaugurée et ouverte au trafic. La Poste et ses cars jaunes, les transporteurs publics avec leurs beaux bus articulés et même les engins à deux étages des compagnies privées ont déplacé tout le monde, avec des haltes sur chaque viaduc que l'on pouvait découvrir par en dessous grâce à des sentiers suffisamment glissants pour rappeler les immenses dangers de ce chantier qui s'achève. Accrochées à une échelle de contrôle d'un des piliers du magnifique pont de la Mentue (570 mètres de long, 110 mètres de haut), deux dames dans la soixantaine, établies depuis des décennies dans le coin, se racontaient en italien les accidents de chantier, dont un fut fatal à une connaissance.

Tout juste au-dessus, dérapant dans la pente sablonneuse, un jeune monsieur expliquait à deux touristes d'Amérique latine en minijupe que tous ces ouvrages majestueux jetés au-dessus des vallons de la rive sud du lac de Neuchâtel n'ont pas fini de bouger. Dans quelques-uns des cars parmi les mieux équipés, une bande-son donnait tous les détails de ces prouesses technologiques, précisant que des blocs métalliques placés sous les piles des ponts allaient se rétracter au fil des ans, et que l'ensemble était conçu pour s'adapter progressivement à la pression des vents.

En marchant, en pédalant et en buvant pas mal aussi, ce furent deux très belles journées, qui connurent essentiellement des hauts, mais aussi quelques bas. Au-delà des anecdotes, une faute de goût fait tache dans la région. Les découvreurs d'autoroute qui montaient dans les navettes au départ d'Yverdon croyaient qu'on allait les emmener jusqu'à Payerne. Mais non, les bus faisaient demi-tour sur l'aire d'Estavayer-le-Lac (sous juridiction fribourgeoise), présentée depuis des lustres par les autorités locales comme une panacée pour le développement régional, pour tout dire un «pôle d'attraction».

Là, malgré toutes les précédentes impressions fortes, le spectacle coupait la chique. Inutile de le décrire, il est difficilement imaginable: jaune poussin avec en soubassement des lattes de poulailler, l'hôtel McDonald's que les autorités locales ont cru bon d'accueillir à cet endroit est littéralement surréaliste. A l'intérieur, la mise en valeur de la région ne s'arrange pas. Tandis que tout le monde se précipite à gauche vers les stands de hamburgers et le grand bar du spécialiste de l'alimentation en mouvement qu'est l'entreprise Passaggio, on trouve à droite sur le chemin des toilettes la petiote fromagerie des produits régionaux et un argumentaire austère des offices touristiques.

Dès lors autant conclure par une anecdote. C'était samedi, sur l'aire d'Estavayer, à environ 17 h 13. La file des dernières navettes avait un peu de retard puisqu'elles auraient dû s'en aller selon l'horaire à 17 heures pile. Les employés du service des routes fribourgeoises n'ont pas attendu et ont posé avec un camion-grue de lourds blocs en béton pour refermer la voie vers Yverdon, contraignant ainsi les bus à des manœuvres que l'on ne détaillera pas. Revancharde, une petite voix s'est élevée du fond d'un de ces cars remplis de Vaudois: «On dirait le Conseil d'Etat fribourgeois en action.» Une autoroute ne suffit décidément pas à raisonner une région divisée entre deux cantons.