«Mettre en garde contre l'abus d'alcool à la Fête des Vignerons? C'est comme aller se jeter dans la gueule du loup, la première fois que j'y ai pensé cela m'a paru suicidaire», raconte Anne-Catherine Menétrey. Et pourtant, la responsable romande de l'Institut suisse de prévention de l'alcoolisme (ISPA) a ouvert hier à Vevey une exposition de photos dont elle est l'initiatrice. Dans les caveaux des Temps modernes, sous le titre «Le vin, la fête?», une vingtaine de photographes romands montrent l'alcool, comme compagnon discret ou dominateur de la soif, du travail, de la fête ou de la solitude. «Nous ne voulions pas faire passer un message simpliste, mais montrer des scènes de la vie quotidienne.»

Cette exposition est l'une des activités mises sur pied par la «plate-forme prévention», qui réunit l'ISPA, la Fondation vaudoise contre l'alcoolisme et l'animation jeunesse de la ville de Vevey, et dont le programme a été finalement agréé par la Confrérie des Vignerons. Finalement, car cette présence au cœur de la célébration du vin était loin d'aller de soi. Elle représente même le résultat de deux ans d'efforts. «Ce qui m'a motivée à agir, c'est la lettre qu'une femme m'a écrite, explique Anne-Catherine Menétrey. Elle y raconte comment, alors qu'elle avait 14 ans, la Fête de 1977 a signifié, à force de permissivité, son initiation à la dépendance. Elle demande qu'on adresse un message de modération à la génération suivante.»

Soumis aux instances de la Confrérie des Vignerons, le projet de la «plate-forme prévention» n'a d'abord recueilli que le silence, avant de se heurter à un refus du conseil exécutif. «Ils redoutaient de nous voir débarquer avec tout le bazar de la prévention», se rappelle Anne-Catherine Menétrey. «Ils voulaient faire de la propagande anti-alcool», se souvient Jean-Marc Narbel, l'un des dirigeants de l'organisation. L'intervention de la municipalité de Vevey, entièrement favorable au discours de prévention, jouera dans cette affaire un rôle déterminant. «La Fête des Vignerons n'est pas n'importe quelle fête de la bière, relève le syndic Yves Christen. Comme elle implique étroitement les autorités, les notables et de grands noms artistiques, il est évident qu'elle fournit plus facilement un alibi à une consommation sans frein.» La consommation excessive d'alcool à la Fête des Vignerons, chez le jeune public notamment, a été mise clairement en évidence lors des répétitions et autour des 36 caveaux ouverts par les différentes troupes du spectacle. François Rochaix, le directeur artistique, a dû à cet égard diffuser des consignes de modération.

L'accord de principe sur le programme de prévention a été conclu en automne 1998 entre la Confrérie, la direction artistique et la plate-forme. C'est «l'esprit de fête» revendiqué de part et d'autre qui l'a rendu possible. Les responsables de la campagne éviteront de jouer les rabat-joie. Eux aussi ont recouru à un graphiste (pour le logo: un autre petit personnage couronné nommé Arleau), à des artistes, des animateurs. Le message préventif sera porté, avant et après les spectacles, par des porteurs d'eau: une vingtaine de jeunes gens, dont le costume évoque les marchés d'Afrique du Nord, sillonneront la ville par équipes de trois, proposant l'eau des fontaines municipales, qu'ils auront rendue pétillante pour l'occasion. Thierry Chevalley, un animateur formé au théâtre d'improvisation, a formé cette troupe à aborder les jeunes, auxquels elle s'adresse en priorité. Un théâtre de rue et un lieu d'accueil font aussi partie du programme anti-beuverie. Tout cela sera réalisé avec de très petits moyens. Le budget de la plate-forme est de 201 000 francs. La Confrérie des Vignerons n'a pas poussé la largesse jusqu'à y mettre quelque chose de sa poche.