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Fête des Vignerons: «La ville entière devra soigner sa mélancolie»

VOS LETTRES. A Vevey, l’effervescence retombe après des semaines de célébration. Plusieurs lecteurs partagent leurs regards sur cette grande fête, entre enthousiasme débordant et légère déception

Une arène à couper le souffle

Laurette Barras

Artistiquement très réussi, chapeau à M. Finzi Pasca et toute son équipe: le choix des tableaux, le séquencement, la rythmique globale très soutenue. Sans parler des musiques et des costumes. Tout cela dans une arène à couper le souffle. Au final, ce spectacle s’apparente à un savant mélange entre modernité (dernières technologies scéniques) et traditions (assez peu écornées contrairement aux échos de 1999).

Le Ranz des vaches est le clou du spectacle (sans chauvinisme) et il émeut beaucoup, bien au-delà des frontières des Dzodzets. Les puristes pesteront contre l’interprétation donnée qui, selon eux, devrait être en solo et au milieu de l’arène. Là, ils sont onze et répartis en quatre groupes sur les plateformes des coursives. Chacun jugera, mais musicalement ils ont assuré une performance de haut vol, très qualitative.

Cette édition a le mérite d’avoir fait taire les râleurs alors que ça n’avait même pas débuté. Je reste très surprise par les personnes qui se sont plaintes du fait que c’était trop long. Pour ma part, je n’avais juste pas envie que ça s’arrête. Le final, ultra-festif, donne le sourire et fait que les spectateurs repartent euphoriques. Merci pour ces émotions.

Les tarifs ont fait couler beaucoup d’encre. C’est certain, c’est un budget. Mais on parle quand même d’un spectacle de deux heures et demie et qui a lieu tous les 20 ans. Au fur et à mesure des semaines, les gens ont fini par demander des billets sur les réseaux sociaux alors qu’il en restait plein avant le début de la manifestation. C’est dire si c’était top et que les échos positifs ont fait boule de neige.


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Une fertile nécessité

Yves Strub

Féconde, la Fête des Vignerons de Vevey s’enracine, éclot et porte ses fruits dans un terreau spécifique depuis le XVIIe siècle. Emblématique de la fête accomplie, elle coordonne des mobiles esthétiques et politiques, fondant une sociabilité tant historique qu’anthropologique. La raison, le devoir, le contrat et la loi cèdent le pas à la passion, facteur autant fédérateur que conflictuel, dont la fête a pour but d’harmoniser par l’art.

La fête constitue l’incarnation d’un geste populaire spontané nourri de la contradiction entre un monde hostile et l’appel à une vibration populaire commune, aboutissant à une adaptation composant avec des réalités historiques dans un présent dépourvu de recul: de la pulsion de la rencontre naît un miracle si l’incertitude évolutive offre le terreau de la transformation de l’émeute en fête. La violence latente dans la liesse s’estompe si les symboles convoqués expriment une communauté d’esprit dans un mouvement spontané, ordonnant un désordre potentiel.

L’ambivalence même, la fête marie l’anarchie et la restauration de la loi, séparant l’improvisation de l’organisation, inventant des associations tantôt conservatrices, tantôt contestataires. A la fête s’associe la cérémonie, une représentation non élitaire offrant une large reconnaissance commune, incluant l’adhésion et la participation de tous et toutes. Avec les siècles, l’écueil se niche dans la circulation des citoyens, s’ouvrant et s’informant à d’autres sources, avec le délitement de l’ancrage régional. Cependant, le vital sentiment d’appartenance ne cède pas, ordonnant paradoxalement le mouvement festif spontané, irréfléchi et unanime, en une volonté convergente et contagieuse fixant le lieu et le temps de l’action.

L’enthousiasme individuel devient collectif, ainsi que l’inverse, pour aboutir à une dimension constituée. La conversion de l’émeute en cérémonie appelle la conduite des tensions premières vers un cadre allégorique codifié. Survient donc l’enjeu de pouvoir, traduisant l’expression spontanée en stabilité sociale. Une collectivité se met en jeu en insérant l’individu en son sein par une construction sociale esthétique. Souvent monotone et aliénante, la société des hommes interdit, divise, contrarie et éloigne. La transgression sommeille alors en chacun. Canalisée en un mode alternatif tolérable, la fête conjure l’explosion par une coexistence festive pacifique et collective. Les rites qui en découlent bénéficient à la communauté en intégrant l’individu par des croyances réaffirmées et renforcées, en passant de la juxtaposition des êtres à leur fondu. Le processus fusionnel désamorce la violence, car toute société civile désire la paix. Toutefois, ce collectif craint l’altérité et la réaction guette. La parade est de susciter et d’exploiter l’émotion et de la rendre contagieuse. Une mythologie honorant des valeurs et leurs symboles associés exige la fibre affective et émotionnelle afin de rassembler en un théâtre des émois transfigurant la foule en peuple, l’esthétique s’appropriant les passions et les pulsions, pour introduire une discipline achevée et pérenne: une mobilisation et une maîtrise par les arts.

La fête harmonise les sentiments, fait converger les volontés et assure une contagion, avec la suspension des conflits et le passage de la passion au rationnel. La médiatisation maîtrise les symboles, constituant un corps politique. A l’horizontalité s’adjoint la verticalité. Le spectacle peut donc commencer, le spectateur et l’acteur étant confondus, parfois s’alternant, mais toujours se mélangeant à la fin dans un corpus rassemblé.

Par opposition à la fête, le théâtre véritable s’adresse à l’individu et cultive l’abstraction, dépassant la communauté de la fête pour discourir de l’humanité. La fête offre la joie partagée, un accord social lyrique et un credo général. Les sentiments exprimés publiquement sont de ceux que l’on partage avec ses semblables. En se donnant à tous l’on ne se donne à personne.


Je n’ai pas aimé le spectacle

Une Veveysanne

Critiquer la Fête des Vignerons quand on est Veveysanne est un acte risqué. Les quelques personnes qui osent le faire se voient reprocher d’être des rabat-joie plaintifs ou de manquer de patriotisme. Comment peut-on oser critiquer ou se plaindre d’une fête populaire qui n’a lieu qu’une fois par génération et qui rend tout le monde heureux voire extatique? Pourtant, à mes yeux, l’ambiance dans la ville et l’engagement des figurant.e.s ne suffisent pas à compenser la médiocrité du spectacle et le gigantisme de cette opération de show-business.

Je n’ai pas aimé le spectacle. Mis à part Le Ranz des vaches qui m’a émue, je m’y suis ennuyée, j’ai trouvé très long et mièvre et je n’ai pas compris le sens. La poésie et la délicatesse des différents tableaux étaient la plupart du temps écrasées par la taille gigantesque de l’arène. La mise en scène était composée de trop d’éléments disparates, en même temps et à différents niveaux, qui empêchaient une vue et une compréhension d’ensemble. J’ai trouvé injuste de constater que l’on n’a pas tenu compte de tous les spectateurs: la scène du grand-père et de la petite fille dans la capite était jouée de l’autre côté d’où j’étais assise, tout comme le discours des trois sages qui s’est déroulé derrière moi. Ma place était mauvaise pour le prix qu’elle a coûté. La sono était si mauvaise qu’il m’a été impossible de comprendre une seule parole des chœurs. Ces derniers sont pourtant les figurant.e.s qui se sont le plus investi.e.s en se préparant depuis le mois de septembre; j’en sais quelque chose, un de mes fils est Fourmi. L’utilisation de l’écran LED n'était réussie, à mon avis, que pour le tableau des Cent-Suisses. Le reste du temps, la lumière de l’écran est si intense qu’elle met au second plan le faste de certains costumes. Le reste du temps, l’écran n’a amené que du kitch.

Malgré ces critiques, je souhaite vous communiquer aussi mon émerveillement à la vue des figurant.e.s déambulant dans la ville. J’ai trouvé si romantique de voir des effeuilleuses dans le bus, des participant.e.s à la noce attablé.e.s à une terrasse ou encore un armailli courir dans la rue pour se rendre au spectacle à l’heure. J’ai plusieurs fois eu le sentiment d’être sur le plateau de tournage d’un film. Les figurant.e.s ont certainement vécu une expérience incroyable. Cette fête a été belle grâce à elles/eux mais elle leur était aussi destinée avant tout, le public venant après.

Aussi, des lieux enchanteurs comme la terrasse de La Bête rousse ou Les amis de Georges ont ouvert pour l’occasion et j’espère qu’ils perdureront après la fête. Le plus beau des spectacles était là: dans la rue, gratuit et accessible. Bref, à mon avis, il n’y avait pas besoin du gigantisme de l’arène et de l’étalage des stands sur les quais pour faire une fête belle et populaire pour marquer une génération.


Accomplir de grandes choses ensemble

Niels Ackermann

Alors, mon avis de sceptique devenu convaincu. J’étais de ceux qui se disaient que jamais ils n’iraient voir un spectacle pareil. Le trailer, surtout les images des anciens spectacles, Le Ranz des vaches donnent une image terriblement kitch qui m’avait convaincu que je n’étais pas assez vieux pour aimer ce genre de truc.

J’y suis allé lors d’un événement organisé par une amie et j’ai été vraiment bluffé. Le spectacle est beau, les effets scéniques d’une rare technicité et la musique envoûtante. J’avais l’impression de voir Fantasia de Disney en vrai. Et ce qui a achevé de me convaincre, c’est de penser à tous ces acteurs bénévoles qui consacrent tout leur été (et bien plus j’imagine) à ce spectacle. A une époque où on se plaint de voir la société atomisée et l’individualisme gagner du terrain, cet engagement montre qu’il reste une fierté à accomplir de grandes choses ensemble. J’en suis ressorti tellement enchanté que j’ai suggéré à plusieurs amis d’y aller. Je trouve quand même qu’à au moins 200 francs le billet, c’est un peu cher.

Conceptuellement, ça m’est toujours étrange de voir une telle démesure pour un truc consacré à des producteurs de vin. En tant que non buveur, ce n’est pas forcément une profession que j’aurais envie de célébrer outre mesure, mais la tradition le veut ainsi. Ça aurait pu être les brasseurs fribourgeois, les contrôleurs de train bernois ou les banquiers genevois, ce sont les vignerons vaudois.

Cela tient probablement beaucoup à l’absence d’images du spectacle contemporain, mais la communication faite en amont avec les vieillottes images d’archives a beaucoup contribué à mon rejet de cet événement et à donner l’impression d’un martelage un peu désespéré (surtout sur les chaînes de la RTS). Un peu comme quand un collègue vous répète tous les deux jours d’aller voir un certain film. Ça vous donne tout sauf envie d’y aller.


Un hymne au bénévolat

Michel Gorin, Genève

Un magnifique spectacle, un hymne au bénévolat sans lequel rien n’aurait été possible. Malheureusement, une sonorisation ne permettant pas de comprendre les paroles des chœurs, qui auraient dû être distribuées aux spectateurs ou projetées sur les écrans. Et le coût élevé des billets qui a pour fâcheuse conséquence le fait que ce spectacle unique n’est pas populaire. Dommage.


Un régal pour les sens

Eric Vulliez

A 65 ans, Genevois, c’était ma première; donc pas de points de comparaison. J’ai été enthousiasmé par tant de poésie, d’harmonie, subjugué par la qualité des chœurs et la mise en scène. Le déroulement sur quatre tableaux identiques permettait à chacun de bien voir. L’introduction de la technologie amenait de la nouveauté, notamment avec le parterre animé de manière constante, à la fois fascinant et captivant. L’idée de la fillette comme fil conducteur était juste géniale. Même la partie assez folklorique passait bien et faisait le lien adéquat avec les fêtes précédentes. Et je n’aimerais pas oublier l’ambiance détendue de fête dans les rues, avec des figurants très disponibles, avec qui on pouvait discuter, ou même se faire photographier. Bravo les Vaudois, un régal pour les sens, vous avez fait très fort!


Point négatif: le prix des entrées

Maryvonne Simond

J’ai vu le spectacle à la dernière générale. Beau spectacle avec plein de couleurs. Les costumes sont magnifiques. Quand j’ai entendu le début, j’étais prête à partir car je n’aimais pas le tapage sur les caisses, mais quand le jeu de cartes est arrivé, et jusqu’à la fin, tout était magnifique. Le Ranz des vaches grandiose avec cet appel de chaque côté et le chœur qui reprend le refrain.

Le désavantage dans ce genre de spectacle, c’est que l’on n’entend pas les paroles des chansons. Et, j’ai cherché toute la soirée les musiciens. Comme j’étais assez haut, je ne savais pas où ils étaient placés. Le gros point négatif, c’est le prix des entrées. C’est vraiment exagéré.


J’ai vu six fois le spectacle

Véronique Rochat

J’ai participé dans la ville de Vevey à cette effervescence montante. Si les commerçants ont souffert de la désertion imposée et mal gérée par la ville et la confrérie, je n’avais aucun doute sur la beauté de l’événement. Le mot est faible. Voir tous ces Vaudois se parler entre eux au fur et à mesure des semaines. En tant que Fribourgeoise, j’ai observé une grande différence!

J’ai vu six fois le spectacle à différents prix et, si mon budget me le permettait, j’aurais pu y assister aussi bien de jour que de nuit. Sans oublier de le regarder aussi à la télé mais si on voit mieux des détails invisibles, tant l’œil est absorbé par l’ensemble lors du spectacle, l’émotion ressentie en direct ne peut pas être rendue à travers un écran.

Lundi matin, la ville entière prendra rendez-vous chez le médecin pour soigner sa mélancolie. J’ai projeté de partir en vacances afin qu’au retour je reprenne une nouvelle vie. J’ai effectivement terminé mon travail le 2 août pour aller au spectacle et ensuite commencer une retraite.

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