Emmanuel Mongon est un homme de l’ombre. Non pas parce que ses apparitions médiatiques sont rares, ni parce qu’il ne cesse de répéter – comme on psalmodie – «qu’il ne veut pas se mettre en avant», mais bien parce que l’homme est pudique. Apparemment, cela n’a pas handicapé ce Français d’origine de diriger des centaines des collaborateurs qui œuvrent à repenser et reconstruire la première manifestation de Suisse en termes d’affluences: les Fêtes de Genève. Un rendez-vous estival qui sentait «la naphtaline» aux yeux de l’actuel maire de la Ville Guillaume Barrazone.

Ferme dans sa manière de dépoussiérer la manifestation, exalté lorsqu’il en parle, le producteur exécutif a dû faire face à une levée de boucliers de la part de certains forains et restaurateurs, qui ont vu en «l’homme d’ailleurs», un ennemi. Aujourd’hui, le climat semble plus apaisé, même si tout porte à croire que ses détracteurs attendent avec impatience la fin des festivités, le 14 août, pour peut-être persifler à nouveau. A deux semaines du début des Fêtes, Emmanuel Mongon revient sur les difficultés rencontrées.

Le Temps: Aux yeux de certains, vous êtes l’élément exogène – entendez français – qui ose venir donner son avis sur les Fêtes des Genevois.  Or, vous parlez le suisse allemand que vous avez appris à l’Ecole polytechnique fédérale de Zürich. Vous êtes-vous senti blessé?

Emmanuel Mongon: Je ne le vois pas en ces termes. Je crois plutôt que la nature humaine a tendance à se montrer méfiante vis-à-vis du changement. Et pourtant, c’est une nécessité si l’on souhaite survivre. C’est le cas aussi pour une manifestation si elle souhaite éviter le déclin. Je comprends cette peur même si je ne la partage pas.

- Vous avez dû donc faire face à des résistances de la part des commerçants et des restaurateurs?

- Une partie d’entre eux seulement. Certains ont estimé que les conditions n’étaient plus remplies pour qu’ils s’engagent à nouveau dans la manifestation. D’autres, au bénéfice d’une rente de situation presque décennale, ont préféré monter au créneau pour défendre le pré carré qu’ils avaient acquis. Et enfin, d’autres ont vu une opportunité à saisir, celle de participer à ce nouveau projet.

- En réduisant l’empiétement de 30% sans pouvoir utiliser le Jardin Anglais et en ramenant la durée des Fêtes à 10 jours, on peut comprendre leurs craintes?

- Naturellement. La viabilité économique des Fêtes de Genève est dorénavant extrêmement complexe, et l’impact économique de ces nouveaux paramètres est énorme. Mais vous savez, ce qui demeure le plus coûteux, ce sont les investissements que l’on consacre au montage et au démontage des stands. Que les Fêtes de Genève durent 10 jours ou trois semaines, cela ne fait aucune différence. Certains ont clairement signalé qu’ils n’étaient pas prêts à prendre ce risque. On peut les comprendre.

- Sans compter que des mauvaises conditions météorologiques auraient des conséquences bien plus importantes étant donné la durée de la manifestation.

- Effectivement. Mais nous avons partagé ces risques avec nos partenaires. Nous avons mis en place un système très simple. S’il tombe plus de 3 millimètres de pluie pendant six jours, nous leur rembourserons 20% de leur redevance. Seuls les forains n’en ont pas voulu.

- Justement, avez-vous été surpris de l’accueil glacial qu’ils vous ont réservé?

- Je corrige. Une poignée d’entre eux a fait preuve d’une certaine animosité. Cela ne m’a pas surpris outre mesure, ayant l’habitude de travailler avec eux. Ce qui m’a surpris, par contre, c’est l’ampleur des relais dont ils disposaient dans d’autres réseaux, eux aussi au bénéfice d’une rente de situation, et de voir comment certains ont voulu saper notre travail. Heureusement, une majorité d’entre eux a joué le jeu.

- Dans la même veine de changement, vous avez cassé le monopole que détenait une grande marque de bière néerlandaise, pour offrir de la diversité, dites-vous, dans le choix des boissons. Or, vous n’imposez pas pour autant des prix minimums aux restaurateurs. Vous croyez donc dans une autorégulation du marché?

- D’abord, je précise qu’il n’y avait pas de droits acquis. Ensuite, nous avons constaté que ces contrats d’exclusivité ne satisfaisaient personne. Le public souhaitait consommer autre chose que ce qu’on lui proposait, le commerçant vendait moins et la marque n’y trouvait pas son compte.

- Mais un contrat d’exclusivité ne garantissait-il pas l’obtention de meilleurs prix pour le consommateur?

- Si le contrat d’exclusivité avait eu pour corollaire que les prix étaient meilleur marché, j’aurais peut-être adopté une attitude différente. (Sourire.)

- Vous êtes donc libéral?

- Je me considère plutôt comme quelqu’un qui pense «outside the box». Les cases? Peu pour moi.

- Restons dans les prix, vous dites vouloir offrir une manifestation «grand public» et «de qualité». Or, la qualité a souvent un coût que le grand public ne peut parfois pas s’offrir, non?

- Réaliser un film de qualité exclut-il qu’il soit populaire?

- Certes. Mais populaire n’est pas forcément synonyme de bon marché.

- Je vous l’accorde. Mais ne nous trompons pas de sujet. Nous parlons ici de qualité, pas de prix. Vous savez, je considère que le public, comme il le ferait à la maison, recherche toujours le meilleur rapport qualité-prix selon son budget. Et la qualité, ce n’est pas seulement un repas cinq étoiles, cela peut être une «saucisse frites». La qualité, c’est une frite qui est excellemment bonne, et une saucisse qui a du goût. La qualité, on peut la retrouver dans toutes les gammes de prix.

- Les Fêtes de Genève ne se résument pas à manger, boire ou danser. Comment y avez-vous intégré le critère «culture»?

- Nous plaisantons souvent de ce sujet entre nous en nous demandant: «Mais, au fait, c’est quoi la culture?». Bonne question. Ce qui est intéressant, ce n’est pas de définir ce que devrait être la culture. Vous pouvez poser la question à 100 000 personnes, vous aurez 100 000 réponses différentes. Ce qu’il faut, c’est que tous ceux qui viennent aux Fêtes y trouvent leur culture.

- N’a-t-il pas été plus compliqué d’attirer des nouveaux partenaires alors que la nouvelle teneur des Fêtes n’a pas fait ses preuves?

- Au contraire, beaucoup d’entre eux avaient envie de se lancer dans l’aventure. Mais au vu des délais (le projet a été validé le 15 décembre 2015, ndlr), certains ne disposaient déjà plus de budgets.

- Pourquoi les délais ont été si longs? Est-ce faute de soutien des pouvoirs politiques?

- Il n’y a pas eu de blocages de la part des autorités cantonales et municipales. Dès le début, le soutien a été très clair, et il n’y a pas été que rhétorique. Mais il est vrai, qu’avant de lancer le nouveau concept, nous avons déjà dû nous entendre sur les grands principes, à savoir «qu’est-ce qu’on peut faire, où, etc.». Dès le moment où cela a été clarifié, nous avons pu travailler.

- Si tel n’était pas le cas, vous l’auriez dit?

- Oh oui. (Rires).

- Les récents attentats de Nice ont-ils conduit à revoir votre stratégie sécuritaire?

- La sécurité du public est une priorité dans toute manifestation d’envergure. A cet égard, nous collaborons de manière étroite avec les autorités de police. Pour des raisons évidentes, les dispositifs de sécurité ne sont pas commentés.