Vous désirez choisir de consommer de l’électricité uniquement vaudoise ou photovoltaïque? Impossible pour le moment en Suisse, à moins d’être un très gros consommateur – avant tout des grandes entreprises. Présenté ce mercredi par le Conseil fédéral, un projet pourrait changer la donne: la libéralisation du marché de l’électricité. «Ce renversement permettrait à 99% des clients helvétiques actuellement captifs, les ménages et les petites entreprises, de pouvoir eux aussi sélectionner la source de leur courant», a expliqué ce mercredi la ministre de l’Energie, Doris Leuthard. Le projet, dont la consultation auprès des milieux concernés court jusqu’au 31 janvier 2019, est toutefois déjà fortement contesté.

Ce sera une chance pour les énergies renouvelables indigènes suisses

Doris Leuthard

La réforme propose trois choses principales: la possibilité pour tous de choisir son fournisseur d’électricité et d’en changer une fois l’an, un approvisionnement de base, à choix, constitué uniquement de courant suisse – dont une part minimale d’énergies renouvelables, et la constitution d’une réserve stratégique en cas de pénurie. Cela ne convainc pas le PS. En 2002 déjà, le parti s’était opposé avec succès à une libéralisation du marché électrique en arrachant un non à une proposition similaire en votation fédérale. Le Conseil fédéral avait alors proposé une libéralisation en deux étapes.

La première concernant uniquement les gros consommateurs est intervenue en 2009, voici la deuxième. Mais les socialistes restent dubitatifs. Pour des raisons écologiques d’abord: «La mesure complexifie les investissements nécessaires au développement des énergies propres.» Et pour des raisons économiques: «L’expérience européenne montre que les prix ne baissent pas si on libéralise le marché.» Tout en réservant son jugement dans l’attente des résultats de la consultation, le parti n’exclut pas un référendum.

«Les exploitants de barrage seraient avantagés»

De son côté, l’Union syndicale suisse (USS) est également remontée: «En matière d’électricité, il n’y a pas de marché, souligne-t-elle. Personne ne peut s’en passer.» Le Conseil fédéral fait ainsi selon elle un «cadeau» aux grandes entreprises helvétiques du secteur, puisqu’il est prévu que l’approvisionnement de base ne compte désormais plus que de l’électricité suisse. Selon l’USS, les exploitants de réseaux de distribution seront ainsi obligés de s’approvisionner chez les grands producteurs pour fournir une électricité 100% helvétique à leurs clients. «Les exploitants de barrage seraient particulièrement avantagés, puisqu’une partie de ce mix est obligatoirement renouvelable et que la construction d’une réserve stratégique devrait également leur revenir», souligne l’USS en concluant qu’elle «s’opposera à ce soutien des entreprises productrices d’électricité nucléaire et hydraulique sous prétexte de libéralisation».

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La droite et le Conseil fédéral partagent l’avis contraire. «Le monopole actuel n’est pas performant», a argumenté Doris Leuthard, pour qui «l’ouverture du marché permettra plus d’innovation et plus de compétitivité internationale. Ce sera une chance pour les énergies renouvelables indigènes suisses.» Selon elle, la mesure s’inscrit ainsi parfaitement dans la Stratégie énergétique 2050, acceptée en 2017, qui vise notamment à accroître la part des énergies propres en Suisse. La conseillère fédérale ne croit pas à une ruée des consommateurs sur les sources les moins chères aux dépens du renouvelable.

Un pas vers l’Union européenne?

Directeur de l’Association des entreprises électriques suisses, qui regroupe 400 producteurs assurant 90% de l’approvisionnement du pays, Michael Frank partage sa position: «Si les citoyens ont plébiscité une énergie moins polluante en 2017, ils ne devraient logiquement plus opter pour le charbon.» Numéro un de l’électricité suisse, Alpiq a salué le projet, soulignant qu’une libéralisation était «un prérequis pour l’accord sur l’électricité avec l’UE».

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Interpellée sur la volonté de vouloir envoyer un signal amical à Bruxelles dans une période difficile, Doris Leuthard a nié en bloc. Professeur à l’Université de Genève et spécialiste du dossier, René Schwok considère toutefois que «les pressions de l’Union ont pesé sur cette décision». Un accord bilatéral sur l’énergie avec l’UE demeure quoi qu’il en soit impossible sans avoir au préalable réglé le serpent de mer de la question institutionnelle, toujours irrésolu à ce jour.