«Voir son troupeau décimé par la fièvre aphteuse, c'est le ciel qui vous tombe sur la tête», s'attriste Dominique Savary, éleveur de vaches laitières dans le canton de Fribourg. Ce terrible virus, qui décime le bétail en quelques jours mais qui reste sans danger pour l'homme, tout éleveur le redoute. Après la crise de la vache folle, c'est donc un nouveau coup de massue que subit le monde agricole. Avec son lot de drames et de gaspillages. L'épizootie, qui frappe de plein fouet l'Angleterre avec 231 foyers avérés, a désormais ses répercussions en Suisse. Toutes les expositions bovines seront annulées durant les quatre prochaines semaines.

Le marché au bétail de Saignelégier, celui de Bulle ou encore les très populaires combats pour le titre de reine de la race d'Hérens, prévus ce printemps, n'auront pas lieu. La foire agricole de la BEA, qui doit ouvrir ses portes le 20 avril, est également menacée. La faute à l'épizootie de fièvre aphteuse qui vient de débarquer dans le nord de la France. En appliquant le principe de précaution, les fédérations d'éleveurs suisses, en accord avec les organisateurs des manifestations, ont préféré renoncer, et ceci pendant les quatre prochaines semaines, à toutes les expositions de bétail, événements pourtant si importants dans la vie paysanne.

L'arrivée de la maladie sur le continent a pesé lourd dans cette décision. En constant contact avec l'Office fédéral vétérinaire qui, pour seule mesure aux frontières, a fait bloquer les importations de bétail en provenance de l'Union européenne, les associations paysannes ont préféré prendre leurs responsabilités en annulant les marchés et expositions. Ces associations jugent pourtant que Berne aurait dû étendre l'interdiction d'importation au bétail de boucherie.

A Bulle, c'est la plus grande exposition de vaches laitières de Suisse qui passe à la trappe. Une perte sèche de plusieurs dizaines de milliers de francs, tant pour les organisateurs que pour Espace-Gruyère, qui devait accueillir la manifestation. Jacques Chavaz, gérant de l'exposition, fait contre mauvaise fortune bon cœur: «Même si le risque objectif d'apparition d'un foyer de fièvre aphteuse est minime dans notre pays, il vaut mieux prendre des mesures de prévention. Les pertes financières liées à l'annulation de cette édition ne sont rien en comparaison des dégâts terribles que peut provoquer l'épizootie.» L'exposition gruérienne, avec 450 bêtes exposées, attire chaque année de nombreux éleveurs de Suisse et de l'étranger. Le brassage important de vaches, parmi les meilleures du pays, et surtout de visiteurs qui viennent de toute l'Europe, était un risque à ne pas négliger. La violence du virus et sa transmission très aisée, mêlées à la crainte de voir débarquer à Bulle des éleveurs contaminés, ont ainsi décidé du sort de l'expo.

Dans le village gruérien de Sâles, Dominique Savary, 41 ans, est éleveur de vaches Holstein. Avec ses 75 têtes de bétail, il a remporté de nombreux prix dans différents concours régionaux ou nationaux, notamment à Expo Bulle. Il accueille, bien sûr, ces mesures avec déception, tout en les jugeant nécessaires: «Une exposition comme Expo Bulle permet à tout éleveur de voir où il en est par rapport aux autres. L'aspect marketing est également important dans ces rencontres. Cette annulation n'est pas catastrophique financièrement parlant, même si elle aura des retombées à moyen voire à long terme. Mais si ces mesures permettent la sauvegarde du cheptel, on peut raisonnablement se passer une année de l'exposition.»

Car la fièvre aphteuse, Dominique Savary la craint comme la peste: «Il y en a eu de tout temps et partout. Et il n'y en aura encore. C'est abominable.» En quelques heures, le virus peut «détruire trente années de sélection et d'amélioration de la race.» Une fatalité?

Pour l'éleveur, «l'épizootie de fièvre aphteuse, par son ampleur, est une maladie de la mondialisation de l'agriculture. Il y a beaucoup trop d'échanges entre les régions et entre les pays. Les réseaux s'agrandissent tellement qu'il ne faut plus de grains de sable dans la machine. Si cela arrive, on assiste à une réaction en chaîne. L'erreur, c'est de vouloir industrialiser et mondialiser l'agriculture.» Un constat bien sombre «que seul le consommateur pourra changer. Mais actuellement, celui-ci vote écolo le dimanche, mais achète économique le lundi.»

C'est la peur des conséquences de la maladie qui invite les éleveurs à la prudence. La destruction d'un cheptel bovin a non seulement des répercussions financières directes, mais pèsera également longtemps sur la reconstitution du troupeau: «En plus de la perte nette des bêtes contaminées, il faudra investir sur de la génétique de qualité, qui est très chère. Avec des cochons, on peut démarrer tout de suite. Il n'en va pas de même pour les vaches laitières.» Encore faut-il avoir le courage de repartir et dépasser le choc émotionnel de la destruction de son troupeau. «Le paysan est à l'heure actuelle tellement sous pression qu'il n'est pas étonnant de le voir aujourd'hui sombrer dans l'alcoolisme ou débarquer chez le psy, quand il ne se suicide pas», constate amèrement l'éleveur.