Pendant deux ans et demi, de 2006 à 2009, Washington a exercé une pression discrète mais considérable sur la Suisse pour faire cesser les activités de la société helvéto-suédoise Colenco, soupçonnée de coopérer au programme nucléaire iranien. C’est ce que révèlent des documents diplomatiques américains provenant de WikiLeaks et mis en ligne sur le site du quotidien norvégien Aftenposten. La Suisse n’a rompu qu’en juin 2009 les liens de l’entreprise d’ingénierie, ex-Motor Columbus Engineering, avec l’Iran, non sans avoir farouchement défendu son droit à commercer avec la république islamique.

La cessation des activités de Colenco, ainsi que la décision d’accueillir en Suisse des anciens prisonniers de Guantanamo, aurait été présentée par la conseillère fédérale Doris Leuthard au chargé d’affaires américain à Berne, Leigh Carter, comme étant «liée à la réalisation d’un règlement politique dans le dossier du géant bancaire suisse UBS», selon la dépêche frappée de la mention «secret».

Jeudi, la conseillère fédérale Doris Leuthard a démenti tout lien «direct» entre l’affaire Colenco, l’accueil des deux anciens prisonniers Ouïgours dans le Jura et l’affaire UBS, qui s’était conclue par la livraison des noms de 4450 clients américains à fin août 2010.

Malgré ce démenti, les informations obtenues dans l’entourage du Conseil fédéral confirment que celui-ci a bel et bien discuté de mesures propres à démontrer aux autorités américaines la bonne volonté de la Suisse – avec une pensée pour l’affaire UBS. Sans faire partie d’un accord explicite, les décisions du Conseil fédéral sur les anciens pensionnaires de Guantanamo et Colenco étaient des «éléments montrant que la Suisse s’engage à régler toutes les questions en suspens entre les deux pays», selon les mots prêtés à Doris Leuthard par le chargé d’affaires américain.

Pour la nouvelle cheffe du Département de l’énergie, la suspension des activités iraniennes de l’entreprise d’ingénierie serait «une procédure normale dans le cadre des sanctions de l’ONU contre l’Iran». Mais une autre dépêche émanant du Département d’Etat, le 15 octobre 2008, montre que les Etats-Unis ont dû fournir des informations détaillées sur les liens entre Colenco et un fonctionnaire iranien, Seyed Hossein Hosseini, pour que les Suisses sévissent contre Colenco.

Dans ce second document, Condoleezza Rice, alors secrétaire d’Etat, informe les postes diplomatiques américains à l’étranger de son «inquiétude quant au risque que la relation entre Colenco et l’OIEA (Organisation iranienne de l’énergie atomique) contribue aux activités nucléaires iraniennes sensibles en matière de prolifération».

La secrétaire d’Etat appelle donc les ambassades américaines à intervenir auprès de leur gouvernement hôte, «au plus haut niveau possible», «pour les encourager à approcher le gouvernement suisse et l’inciter à reconsidérer» son attitude envers Colenco.

Détail piquant: tout en exhortant, lors de réunions discrètes, les gouvernements étrangers à faire pression sur Berne, Washington leur demandait aussi de «ne pas informer les Suisses des détails que nous vous avons présentés aujour­d’hui, ou de révéler les contacts entre nos gouvernements sur ce dossier».

Même si les réacteurs à eau légère ne figuraient pas expressément sur la liste des technologies sous embargo, les Etats-Unis estimaient avoir des preuves que Colenco avait livré une «technologie hautement confidentielle» pour le réacteur à eau légère, qui aurait ensuite été transférée vers le réacteur à eau lourde d’Arak, capable de produire du plutonium militaire. Dans une note ultérieure de septembre 2009, le Département d’Etat américain n’exclut pas que Colenco «puisse avoir été trompé par l’Iran pour l’aider à concevoir un système conçu spécialement pour le réacteur d’Arak».

De son côté, Colenco a assuré jeudi ne jamais avoir entendu parler de suspension de ses activités ou de sanctions de l’ONU à son encontre, niant toute participation au programme nucléaire iranien: «Nos activités se limitent à des travaux d’ingénierie dans des centrales de pompage-turbinage», a dit à l’ATS un porte-parole.

Racheté en 2007 par le suédois AF Group, une société de quelque 4000 employés spécialisée dans les procédés industriels, l’énergie et les infrastructures, Colenco, basé à Baden, est l’ancien département d’ingénierie de Motor Columbus, qui avait développé la conception du site nucléaire de Gösgen, dans les années 1970, puis celui de Kaiser­augst, abandonné ensuite.

Condoleezza Rice veut faire pression pour «inciter la Suisse à reconsidérer son autorisation»