Élections cantonales

«Nous, les fils d’ouvriers, nous prenons les escaliers, pas les escalators»

Thierry Apothéloz est aux portes du Conseil d’Etat. Ministre à Vernier depuis quinze ans, cet homme discret a réussi à imposer sa ligne au Parti socialiste. Entretien avec un politicien presque accompli

Thierry Apothéloz en rêvait déjà en 2013. Tout indique que ce sera finalement le 6 mai 2018 que le peuple le désignera conseiller d’Etat. Au premier tour de l’élection cantonale suprême, le 15 avril, les électeurs ont placé le socialiste en sixième position, à 370 voix de sa collègue de parti et ministre, Anne Emery-Torracinta, et à 1400 devant la PLR Nathalie Fontanet. Depuis, la troisième socialiste en lice, Sandrine Salerno, s’est retirée, évitant un éparpillement des suffrages. La menace viendra d’un sursaut de l’électorat de droite, pris de remords d’avoir trop sanctionné le magistrat PDC Luc Barthassat et qui se mobiliserait massivement pour l’Entente (PDC-PLR) afin de conserver ses quatre sièges au Conseil d’Etat.

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Pour le conseiller administratif de Vernier, accéder au grade cantonal serait le couronnement d’un parcours politique qui l’a vu patiemment arpenter sa commune dont il est l’élu depuis 2003. Thierry Apothéloz tient de l’apiculteur. Ce serait également l’entrée au gouvernement, comme par effraction, d’une méthode basée sur l’écoute de la population. «Bottom up», comme disent les livres de management. Et non «top down», comme le Conseil d’Etat en place l’a souvent pratiqué. Une méthode lente, mais qui apporte des résultats – au niveau communal tout du moins.

Le Temps: On vous décrit comme un pragmatique et un centriste au sein du parti. Cela vous convient-il?

Thierry Apothéloz: Non. Claniser le parti est une erreur que commettent les socialistes français. Je suis un socialiste de terrain, pas un socialiste idéologue. Je n’ai qu’un seul parti, et des convictions profondes. Si être pragmatique, c’est obtenir des résultats, alors cela me va très bien.

Voilà quinze ans que vous êtes membre de l’exécutif de Vernier. Si l’on retient de votre action les contrats de quartier et les correspondants de nuit, deux idées nées de votre impulsion, que répondez-vous?

Que cela correspond à mon action, centrée sur l’innovation sociale, au service des habitants. J’ai également mis en œuvre des projets novateurs dans le domaine du soutien aux seniors. J’ai doublé le nombre de places de crèche, j’ai agi dans la lutte contre l’endettement des jeunes ou l’interdiction de la publicité pour le petit crédit. J’ai beaucoup travaillé à rapprocher l’économie des personnes en recherche d’emploi en créant notamment un poste de conseiller aux entreprises. J’ai la culture du résultat. Si cela ne fonctionne pas, on arrête et on fait autrement.

En quinze ans, difficile d’identifier la moindre action spectaculaire de votre part. Pourquoi?

La population n’attend pas d’action spectaculaire, elle veut de l’efficacité. C’est mon parti pris. Quand nous baissons la dette de Vernier, il n’y a rien de spectaculaire. Au fond, je suis quelqu’un d'humble, d’origine ouvrière.

Parlez-nous de vos origines. D’où viennent vos parents?

Mon père est Genevois, ma mère est de Lucerne. Les deux viennent du monde ouvrier; mon père était peintre en bâtiment, ma mère couturière. Je suis porteur de cet héritage. J’ai grandi aux Avanchets, alors que cet ensemble était tout neuf. J’ai suivi l’Ecole de commerce de Châtelaine et je suis devenu travailleur social en 2000, avant de reprendre des études de droit à l’université. J’ai obtenu mon bachelor en 2012. En tant qu’homme de gauche, le droit m’a toujours intéressé. De plus, à Vernier, les élus n’ont pas de retraite à la fin de leur mandat. Je me suis donc dit qu’étudier me permettrait de retrouver plus facilement du travail une fois le temps des mandats politiques passé.

Votre trajectoire est celle d’une ascension sociale. Cela vous rend-il fier?

Lorsque j’ai passé mon bachelor en droit, j’ai reçu une carte de la part de tous les membres de ma famille. Les tantes, les cousins, ils avaient tous signé, pour me féliciter d’avoir ramené le tout premier diplôme universitaire dans la famille. Avant cela, je ne m’étais pas rendu compte à quel point j’avais accompli quelque chose d’exceptionnel. Vous savez, nous, les fils d’ouvriers, nous prenons les escaliers, pas les escalators. Marche après marche, on mesure l’effort qu’il faut pour atteindre l’étage supérieur. Mon histoire n’est pas étrangère à mon combat pour la réduction des inégalités sociales.

Comment êtes-vous passé de travailleur social à ministre?

Comme travailleur social, vous vous situez au niveau micro, au contact direct avec les gens. Vous trouvez avec les familles des solutions à leurs problèmes. Je me suis vite rendu compte que leur situation était le résultat de décisions politiques prises en amont. Cela m’a donné envie de pouvoir agir au niveau macro. J’y ai appris qu’il n’y avait pas de fatalité à la détresse sociale. J’avais envie d’agir, pas de disserter sur la misère du monde.

C’est un discours d’apparence modeste. Mais être persuadé d’être le meilleur pour agir, c’est également faire preuve d’ambition, non?

Je ne prétends en rien être le meilleur. Mais pour tenir quinze ans au conseil administratif de Vernier, il faut de l’ambition, pour ses citoyens et pour soi. Ce n’est pas incompatible avec ma manière de faire de la politique. On me reproche parfois de ne pas être une espèce tonitruante de Mélenchon genevois. Je ne suis simplement pas comme cela. Ma crédibilité vient de mon action. C’est elle qui créé de l’adhésion. Voilà peut-être pourquoi une cinquantaine de volontaires m’aident régulièrement dans cette campagne à faire du porte-à-porte, à tenir des stands.

Quelle différence percevez-vous entre cette campagne et celle que vous avez menée en 2013?

En 2013, j’accusais un déficit de notoriété. Les gens peinaient à me voir changer d’échelle. J’y ai travaillé notamment, comme président de l’Association des communes genevoises (ACG), en étudiant des dossiers cantonaux. En 2013, beaucoup d’électeurs verniolans m’ont également expliqué qu’ils n’avaient pas voté pour moi car ils ne voulaient pas que je quitte la commune. Or, mon action à Vernier s’arrêtera en 2020 quoi qu’il arrive, ou avant si le peuple genevois en décide.

Vous êtes ministre depuis quinze ans. On peut considérer que vous faites partie des politiciens professionnels à Genève, non?

Oui, c’est d’ailleurs un des éléments qui doivent évoluer dans les communes. Nous sommes payés pour une charge de 50%. Or il est clair que la fonction de maire de la cinquième ville de Suisse romande représente bien plus qu’un mi-temps.

Comme président de l’ACG, vous vous êtes opposé au Conseil d’Etat. Si vous êtes élu, vous allez devoir retourner votre veste, non?

Au contraire. L’erreur de l’actuel gouvernement est de ne pas avoir pris le temps de la véritable concertation; à défaut, c’est s’assurer le refus des communes. Le Conseil d’Etat prend des décisions à sept membres, l’ACG à 45 communes, soit 137 magistrats. C’est un exercice qui demande du temps et de la diplomatie. Vouloir des résultats immédiats n’est pas une solution à long terme. Connaissant cela, je serai capable de développer des stratégies pour réussir à gouverner tout en acceptant les différences de sensibilités.

L’aéroport est un autre dossier sur lequel, si vous êtes élu, vous vous retrouverez dans le camp de personnes auxquelles vous vous êtes opposé comme président de l’ACG. Comment allez-vous faire?

Ce dossier sera un bon exercice pour tester la capacité du futur collège d’être un collège, précisément. Une assemblée dans laquelle on accepte de discuter, de s’affronter en huis clos, puis de présenter une solution négociée. L’activité de Cointrin touche 100 000 riverains. L’aéroport a une valeur économique importante. Nous en sommes fiers. Mais il faut réaliser que planifier un vol toutes les 90 secondes, c’est porter dangereusement atteinte à la santé des habitants. Disposer de cette infrastructure n’autorise pas tout. Même des communes de droite s’opposent au développement prévu dans le Plan sectoriel de l’infrastructure aéronautique! Les premières discussions avec le Conseil d’Etat ont été très tendues. Mais Pierre Maudet et Antonio Hodgers [chargés de ce dossier au sein du Conseil d’Etat, ndlr] ont revu leur position et ont compris quel était l’impact de l’aéroport. Notre approche pédagogique a payé. Ils ont montré un signe d’ouverture qui a permis la discussion.

Quel message les Genevois ont-ils envoyé aux élus le 15 avril dernier, selon vous?

Un appel à l’équilibre. Un message aux partis traditionnels pour leur signifier qu’ils ont des responsabilités, que le parlement à trois blocs a vécu, et que c’est mieux pour la stabilité et faire avancer Genève. Ce sentiment d’équilibre est également ce qui ressort du premier tour de l’élection du Conseil d’Etat, où un second siège socialiste est désormais possible.

Ce consensus que les électeurs semblent appeler de leurs vœux, sera-t-il possible de l’atteindre au sujet de la réforme de la fiscalité des entreprises (PF17)?

Premièrement, se pose une question de méthode. Il est nécessaire de sortir de la phase de consultation pour entrer dans celle de concertation. Deuxièmement, le Parti socialiste est favorable à PF17 sur l’aspect de l’égalité devant l’impôt. Mais nous ne voulons pas que ce soient les citoyens qui paient pour cette réforme. Il faut donc travailler sur les mesures d’accompagnement. L’élément qui manque actuellement est une mesure forte, avec effet direct sur la population, par exemple une aide sur les primes d’assurance maladie. Cela a été la grande force du projet vaudois. Je ne prône pas de nouvelle taxe: le Conseil d’Etat a pu obtenir de la part des employeurs qu’ils consacrent une augmentation des charges salariales de 0,22% aux mesures de compensation. On ne peut pas demander plus. Mais pour que la gauche puisse accepter cette réforme, il faut une ou plusieurs mesures qui soulagent concrètement le porte-monnaie des citoyens. De plus, actuellement, une période de cinq ans est prévue durant laquelle le canton sera dans les chiffres rouges, et des mesures d’accompagnement seront nécessaires. Je pense que c’est trop court et que les effets de la réforme se feront sentir sur dix ans. Il faudra impérativement faire accepter au parlement des pertes fiscales temporaires et raisonnées.

Savez-vous combien vous allez gagner comme conseiller d’Etat?

Pas du tout. Ce n’est pas ce qui me motive.

Vous allez presque tripler votre revenu actuel. Qu’allez-vous faire de cet argent?

Honnêtement, je ne compte pas chambouler mon train de vie et je continuerai d’habiter au Lignon. Je ne postule pas pour une telle fonction pour le salaire qu’elle promet, mais pour agir pour le bien commun.

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