Millions

Les fils suisses de l’affaire Bettencourt

Dans l’entourage de la milliardaire, il était acquis que la Suisse sert à couvrir les opérations louches. Quant aux actions Nestlé détenues par Liliane Bettencourt, elle les aurait vendues

Depuis un mois qu’elle secoue l’Hexagone, l’affaire Bettencourt agit comme un révélateur des relations entre la deuxième fortune française et le pouvoir politique, mais aussi des liens entre la famille Bettencourt et la Suisse.

Les comptes non déclarés de Genève et Vevey? Ils sont anecdotiques. Cent millions de francs ­représentent certes beaucoup d’argent pour le commun des mortels, mais c’est moins du tiers des dividendes L’Oréal touchés par Liliane Bettencourt, pour 2009 seulement. Ces comptes gérés par un avocat-fiduciaire genevois travaillant pour la famille depuis longtemps, et par un notaire veveysan plus connu pour ses compétences immobilières et successorales que pour ses relations mondaines, apparaissent comme un reliquat de l’ère André Bettencourt, décédé en 2007.

Bien plus intéressant, dans l’entourage actuel de Liliane Bettencourt tel qu’exposé par les ­enregistrements du majordome félon, est son réflexe pavlovien de recourir à la Suisse dès qu’il y a quelque chose de pas très net à camoufler. Patrice de Maistre, le gestionnaire de fortune de Mme Bettencourt, sollicite-t-il un cadeau en cash pour s’offrir un nouveau voilier de 21 mètres? «Quelqu’un ira chercher l’argent pour moi, là-bas, en Suisse. Il faut que ce soit de main à main. Je ne veux pas que votre fille soit au courant.»

Carlos Vejarano, le gérant de l’île d’Arros, devient-il trop insistant avec ses demandes réitérées de caution? On le calme avec un cadeau de 2 millions d’euros, via «un don à une banque suisse, à Bâle […] Comme ça, ça ne se voit pas.» François-Marie Banier, l’artiste-gigolo de Madame, a-t-il mis la main sur l’île d’Arros? On tente d’éclaircir la chose avec «son avocat, en Suisse».

Très intéressante, cette île d’Arros. Pas seulement à cause de ses tortues ou de son corail. Le 23 octobre 2009, Patrice de Maistre ­encourage Liliane Bettencourt à la déclarer. «Cela m’obligera à payer, non?» se méfie la milliardaire. «Oui, mais ce n’est pas grand-chose», rassure-t-il.

Virement de bord le 19 novembre. «J’ai examiné le fait que vous déclariez votre île en France, mais je pense qu’il ne faut pas le faire parce que c’est trop compliqué», conseille Patrice de Maistre. Entre-temps, il est allé trois fois à Genève voir «des avocats, des ­spécialistes». «Sympathiques?» le coupe Liliane Bettencourt. «Euh… oui», répond-il. Il a surtout découvert, en plus du compte genevois qui «était très mal géré», l’existence du compte non déclaré à Vevey (65 millions d’euros), et, selon ses propres termes, une «grosse bêtise» faite par Fabrice Goguel, l’avocat fiscaliste de Liliane Bettencourt. Laquelle? Me Goguel a créé une Fondation pour l’équilibre écologique, esthétique et humain, enregistrée au Liechtenstein. C’est elle qui possède désormais l’Anstalt (liechtensteinoise aussi) D’Arros Land Establishment, et donc l’île. Et il a fait transférer 20 millions d’euros du compte veveysan à cette fondation, ce qui pourrait permettre aux limiers du fisc de «tirer un fil».

A partir de là, Patrice de Maistre conseille de déplacer les comptes à Singapour ou ailleurs. La crainte des «complications» dues au paiement d’arriérés d’impôts est-elle le seul motif? Un connaisseur du dossier fait une autre hypothèse: «Vu la mémoire défaillante de Liliane Bettencourt, transférer les comptes dans de lointains paradis fiscaux permet de les faire oublier – d’elle aussi.»

En attendant, la mécanique liechtensteinoise se révèle infernale. Car il faut bien payer l’entretien d’Arros (1,7 million d’euros par an), mais, quand Patrice de Maistre demande que la fondation prélève l’argent sur les 20 millions transférés de Vevey, l’avocat genevois Edmond Tavernier, qui l’a créée avec Fabrice Goguel, répond, selon de Maistre: «Non, non, moi je ne veux pas payer, et moi je n’ai rien à voir avec vous, M. de Maistre. L’île, elle appartient à une fondation et à personne d’autre.»

Contacté, Edmond Tavernier ne «se sent pas autorisé» à parler pour l’instant. Quoi qu’il en soit, le paiement des frais d’Arros se heurte effectivement à un obstacle juridique. «Quand vous créez une telle fondation, explique un de ses confrères, vous restez le propriétaire économique des actifs, mais ce sont les membres du conseil de fondation qui décident de leur utilisation, selon les statuts.»

D’une certaine façon, la fondation échappe à celui qui l’a créée. «Mal utilisées, ces structures mènent à la catastrophe», ajoute ce confrère, qui déconseille les fondations liechtensteinoises vu leur «mauvaise réputation».

Le dialogue que suscite la Fondation pour l’équilibre écologique, esthétique et humain le 11 mai 2010 dans le salon de Liliane Bettencourt est surréaliste:

Liliane Bettencourt: Et cette fondation appartient à qui?

Patrice de Maistre: Officiellement, à personne.

L. B.: Hein?

P. d. M.: Officiellement, à personne.

L. B.: Et officieusement?

P. d. M.: A François-Marie (Banier, ndlr).

L. B.: Ah.

P. d. M.: Mais oui… (Rires) Mais c’est une décision que vous avez prise il y a quatre ans, ça.

L. B.: J’ai voulu lui offrir l’île?

Sur quoi arrive François-Marie Banier, qui se récrie. Cela n’a «pas du tout été fait sous mon contrôle, […] ça a été fait totalement en dehors de moi, hein.» Par qui, on se le demande toujours.

Voilà pour le vaudeville. Cela étant, l’île d’Arros, rachetée pour 18 millions de dollars, en vaudrait entre 60 et 70 aujourd’hui, ce qui est – encore une fois – beaucoup d’argent, mais bien moins que les 166 millions de dividendes Nestlé pour 2009 qu’aurait reçus Liliane Bettencourt si elle en possédait encore 3% des actions. Beaucoup de journaux tiennent ces 3% pour une certitude, mais le conditionnel s’impose.

Quand, en 1974, Nestlé a pris une participation de 49% dans la holding Gesparal qui contrôlait L’Oréal (elle a été dissoute en 2004), l’opération s’est faite via un apport de la famille Bettencourt compensé par une participation «d’environ 4%» au capital de Nestlé.

Qu’en est-il aujourd’hui? Depuis 2002, aucun rapport Nestlé ne mentionne – comme la loi l’y obligerait si c’était le cas – une participation de 3% ou supérieure à son capital de la famille Bettencourt. Selon une source bien placée, Liliane Bettencourt aurait vendu ses actions en 2004-2005. Selon une autre, elle s’en serait défaite déjà avant.

Mais dans ce cas, le produit de la vente – 5,5 milliards de francs au cours actuel, tout de même – pouvait difficilement passer inaperçu. Or on n’en retrouve pas la trace dans les structures complexes, dont la holding de patrimoine Téthys, qu’a mises en place la famille pour optimiser ses impôts. Nestlé, on s’en doute, ne commente pas. La question reste donc ouverte.

«Je ne veux pas que Liliane Bettencourt foute le camp en Suisse», déclarait fin juin Nicolas Sarkozy, cité par Le Monde, à des députés UMP. Paroles en l’air? ­Elles ont en tout cas eu un écho par la bouche de Me Pascal Wilhelm, avocat de Patrice de Maistre, dans le dernier Canard enchaîné. «En 2005, les Bettencourt envisageaient de quitter la France», dit-il, sans préciser pour quel pays.

André Bettencourt, mort en 2007, avait des liens avec la Suisse: on le trouve à Genève en 1943, dans la filiale suisse de L’Oréal, et il aurait été agent de liaison de la Résistance à Berne (après avoir signé des textes antisémites dans sa carrière précédente de journaliste). Liliane, elle, préfère les Baléares, la Bretagne, Arros ou New York avec François-Marie Banier, relève Christophe D’Antonio, qui a publié La Lady et le Dandy (Ed. Jacob-Duvernet). L’auteur n’en a pas moins repéré dans le passé du couple Bettencourt des menaces récurrentes de délocalisation fiscale.

La Suisse comme arme de négociation avec le fisc français? C’est une hypothèse qu’un banquier privé trouve très plausible. Une arme efficace, dans ce cas. Comme le décortique Le Canard enchaîné sur la base des chiffres fournis par Pascal Wilhelm, la holding Téthys est exonérée d’impôts sur les dividendes. Quant à Liliane Bettencourt, après un abattement de 40%, ses impôts représentent 9% environ des dividendes L’Oréal, «c’est-à-dire le même taux d’imposition que celui d’un salarié lambda», précise l’hebdomadaire. Elle a aussi perçu 100 millions d’euros de remboursement en quatre ans au titre du bouclier fiscal, toujours selon Pascal Wilhelm.

La leçon de cela? «La Suisse perd de son attractivité pour ce genre de personnes. Les Bettencourt, c’étaient des clients de rêve», se désole un avocat genevois. Un Français proche de l’UMP établi à Genève est plus philosophe: «On a déjà connu des tempêtes, elles se sont atténuées petit à petit. Je reste confiant pour la Suisse, ce pays a déjà montré sa force et sa sagesse. Mais cette affaire est pitoyable, ça manque de dignité.»

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