Devant la justice

«Sortez-moi, sortez-nous de ce cauchemar, s’il vous plaît.» Le vœu de Laurent Ségalat, adressé à ses juges en toute fin de procès, a été exaucé. Après seulement quatre heures de délibérations, le généticien français a été acquitté du meurtre de sa belle-mère. Sous un tonnerre d’applaudissements. «C’est vrai, c’est fini?» Le regard perdu, effondré en larmes, il n’avait pas l’air d’y croire lui-même. Et pourtant. Le Tribunal criminel de La Côte a estimé qu’un doute suffisant subsistait dans cette affaire.

Dans une très brève motivation, le reste du jugement suivra plus tard, le président Jean-Pierre Lador a précisé que le tribunal avait acquis la conviction que Catherine Ségalat avait bel et bien été agressée dans la maison familiale. L’instruction n’a toutefois pas permis d’établir la façon dont cela s’est passé. Certes, l’accusé a varié dans ses déclarations et a subi des lésions inexpliquées. Aucun mobile apparent n’a toutefois pu être mis en évidence et l’intervention d’un tiers ne peut être exclue. En l’absence d’indices suffisants, Laurent Ségalat, 48 ans, père de quatre filles, est donc relaxé.

La matinée avait commencé par un feu d’artifice. Trois plaidoiries aux tonalités très différentes pour une même défense. Directement dans le vif du sujet, Me Marie-Pomme Moinat a eu la tâche ingrate d’aborder les rapports des légistes et de redorer le blason, passablement terni par le réquisitoire de la veille, de la professeure parisienne Dominique Lecomte, seule à pencher pour une chute accidentelle. «Après trente ans de carrière, elle ne va pas mettre en jeu sa réputation pour un total inconnu et une somme dérisoire de 10 000 euros», a lancé l’avocate afin de couper court au soupçon de partialité.

Revenant en détail sur les lésions présentées par la victime, les différentes hypothèses et les désaccords entre spécialistes, Me Moinat parvient à la conclusion «qu’il existe un doute important sur le mécanisme ayant conduit à la mort de Catherine Ségalat». L’histoire judiciaire a d’ailleurs montré que la médecine légale n’est pas une science exacte et que des chutes dans les escaliers ont déjà été, à tort, interprétées comme des homicides.

Le doute sera aussi le refrain entonné avec talent par l’avocat français Gilles-Jean Portejoie. «Le doute est là, il rôde dans ce prétoire depuis sept jours et nous le sentons tous très bien.» Ce dernier s’est dit très surpris d’entendre le procureur général se satisfaire des lacunes du dossier et estimer pouvoir se passer d’un mobile et d’une arme. «Mais je rêve! Il faut une explication à un homicide. Pareille approximation n’a pas sa place dans une telle enceinte.»

Il s’est aussi dit choqué d’entendre son confrère Jacques Barillon, conseil des parties plaignantes, parler doute et donc du principe fondamental de la présomption d’innocence comme d’une «tarte à la crème». «Je vous plains. Cela va vous poursuivre longtemps.»

Pas de mobile, pas de folie, pas l’ombre d’un aveu, pas de témoignages à charge et pas d’arme du crime malgré les battues, les dix-sept chiens policiers engagés et les autres fouilles. A côté de toutes ces béances, Me Portejoie décèle certaines «certitudes d’impossibilité» comme il les appelle. Laurent Ségalat ne pouvait pas être à Vaux-sur-Morges avant 18h30 au plus tôt ce 9 janvier 2010. Or, selon l’avis du gastro-entérologue zurichois Michael Fried (contesté lui aussi par le légiste portugais Duarte Nuno Vieira), la victime a dû très vraisemblablement perdre connaissance avant 18h00. «Il n’était donc pas présent sur les lieux à ce moment-là.»

Me Stefan Disch, le troisième et le plus sobre des défenseurs, le plus méthodique aussi, a repris point par point l’argumentaire du Ministère public pour le réfuter. Dans ce décor de circonstances qui fait de Laurent Ségalat une sorte de stratège qui aime son petit confort et garde certaines choses pour lui, le défenseur ne distingue rien d’accablant. «Il vivait une vraie vie d’homme avec des caps, des choix et des doutes. C’est tout ce qu’on peut retenir.»

Sévère avec le rapport Vieira, un légiste qui s’est transformé en juge, et «écœuré de le voir brandi comme une pièce maîtresse de l’accusation», Me Disch estime que le procureur général a éludé la seule vraie question de ce dossier. Le pourquoi d’un tel passage à l’acte de la part d’un être aussi équilibré. Au tribunal, l’avocat dira: «Si vous pensez vraiment que chacun d’entre nous peut, dans une période normale de sa vie, au terme d’une journée ordinaire et pour un motif obscur, massacrer ainsi un de ses proches, ou si vous croyez que chacun d’entre nous réagirait forcément de manière rationnelle en découvrant sa mère ou sa belle-mère agonisante, alors vous condamnerez Laurent Ségalat.»

Une perspective inconcevable pour un Gilles-Jean Portejoie. «De toutes mes forces, je vous dis qu’il faut l’acquitter. Une telle décision n’est pas un échec pour l’institution judiciaire. C’est tout le contraire. C’est ce qui fait son courage et sa grandeur.» Il a été entendu par les juges vaudois.

«Le doute est là, il rôde dans ce prétoire depuis sept jours et nous le sentons tous très bien»