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La rédaction du «Matin», quelques jours avant la parution du dernier numéro.
© François Wavre | lundi13

Presse

Fin du «Matin»: dernier adieu au «journal des gens»

Les derniers jours du quotidien orange s’accompagnent d’une immense tristesse pour celles et ceux qui le produisent. De cette épreuve émerge aussi un certain soulagement, celui de voir s’achever une lente agonie

Difficile de croire que, dès lundi, il n’existera plus. Sur les tables des bistrots, aux arrêts de bus, dans les caissettes orange, Le Matin manquera à l’appel. Pour la première fois en cent vingt-cinq ans d’existence. Après des mois de rumeurs de plus en plus alarmistes, l’éditeur zurichois Tamedia a pris la décision, début juin, d’arrêter la publication du journal papier au profit d’une version purement numérique. En cause: des pertes de 6,3 millions de francs en 2017, près de 34 millions ces dix dernières années. 

La date butoir du 23 juillet a fait l’effet d’une bombe. Un coup de massue porté à ceux qui le produisent, aux quelque 218 000 lecteurs quotidiens aussi. Pour la cinquantaine de journalistes, photographes, graphistes, secrétaires de rédaction ou correcteurs, c’est la fin d’une lente et douloureuse agonie. Restent la tristesse, le sentiment d’un immense gâchis.

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Dans la rédaction commune de 20 minutes et du Matin, au cœur de la tour du groupe Tamedia à Lausanne, beaucoup de bureaux sont déjà vides en ce mercredi après-midi. Des vacances prévues de longue date pour certains, la difficulté de participer à cette «veillée funéraire» pour d’autres ont écourté les au revoir. Ceux qui restent travaillent avec un détachement digne des condamnés.

Lancée après trois jours d’une grève historique, la médiation menée par les gouvernements vaudois et genevois se déroulait jusqu’ici dans la confidentialité la plus totale. Alors que Tamedia annonçait brutalement jeudi qu’il quittait les négociations, cette dernière semaine semble suspendue dans le vide. Le flou règne: sur l’équipe jugée squelettique qui gérera le futur site, sur le contenu du plan social, sur les hypothétiques projets de sauvetage.

«Feuilles mortes»

Dans la salle de briefing clairsemée, l’antépénultième édition du Matin défile sous les yeux de l’équipe du soir. L’émotion se lit sur les visages, dans les silences, dans ces gestes exécutés pour l’avant-dernière fois. La double page consacrée à un boulodrome cerné par des poubelles déclenche des rires en cascade. Comme pour détendre une atmosphère devenue insoutenable. «On a un peu l’impression d’envoyer des feuilles mortes à l’imprimerie, lâche Thierry Brandt, chef d’édition. Ce canard ne nous appartient déjà plus, même si on se doit de le soigner jusqu’au bout.»

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Au sein de la rédaction, le sentiment d’injustice grandit face à une sentence qui semble découler d’une implacable logique. Seul quotidien romand à paraître tous les jours, Le Matin a fini par tomber. Les causes sont nombreuses: la crise de la presse papier, le vol dans les caissettes, le détachement du Matin dimanche, la concurrence directe de 20 minutes, le virage numérique manqué et, surtout, un modèle économique en bout de course qui n’a généré que des pertes ces trente dernières années.

Thierry Brandt, lui, pointe «l’exigence de rentabilité de 15%» imposée par l’éditeur en 2013, considérée comme une déclaration de guerre. «A ce moment-là, on a su que c’était fini.» D’abord perçue comme un ultime sursis, la mise en place de la newsroom commune avec le gratuit 20 minutes écrira le dernier chapitre de l’agonie du Matin.

Crève-cœur: le terme revient sur toutes les lèvres. «Avant de se préoccuper de leur situation personnelle, les journalistes pleurent la fin d’une aventure collective», souffle Melina Schroeter, journaliste au Matin depuis dix-sept ans. Le quotidien orange servait, selon elle, de «trait d’union» entre les cantons romands: «Dix-huit mois après la fin de L’Hebdo, c’est un nouveau morceau de la culture populaire qui s’en va.» A l’entrée de la rédaction, les coupures de presse glanées chez les confrères outrés s’accumulent, autant de rappels lancinants de ce jour de juin où tout a basculé.

Histoire mouvementée

Aujourd’hui, les journalistes licenciés s’interrogent: pourront-ils retrouver la même ligne éditoriale ailleurs? L’âme du Matin, c’était avant tout une liberté de ton, une légèreté, un journal qu’on adorait détester, que tout le monde lisait, mais que personne ou presque ne payait. Bon gré mal gré, le quotidien orange avait acquis sa place dans le petit monde des médias romands. Souvent associé à son concurrent alémanique Blick, il se distinguait par ses manchettes tapageuses, ses jeux de mots parfois racoleurs, ses petites annonces coquines.

Bien sûr que je me demande ce que j’aurais pu faire différemment, personne ne voulait de cette issue. Malgré tous les efforts de la rédaction pour défendre ce journal, certaines décisions sont inébranlables

Grégoire Nappey, rédacteur en chef

«On a toujours joué avec la provocation, mis en scène l’émotion, reconnaît le rédacteur en chef Grégoire Nappey, mais avec professionnalisme et élégance. Pas une seule manchette n’a été imprimée sans avoir suscité une discussion, plus ou moins agitée.»

Depuis lundi, celui qui a refusé de diriger le futur Matin numérique voit ces quatre dernières années défiler: «Bien sûr que je me demande ce que j’aurais pu faire différemment, personne ne voulait de cette issue, confie-t-il, dans son bureau encombré de cartons. Malgré tous les efforts de la rédaction pour défendre ce titre, certaines décisions sont inébranlables.»

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«Faire un journal populaire, ça n’a l’air de rien, mais ce n’est pas si facile, glisse Benjamin Pillard au téléphone. Vulgariser l’information, c’est un travail d’orfèvre. Ici, on écrivait pour le lecteur, pas pour se gargariser. Aujourd’hui, on continue jusqu’au bout.»

Ce dernier jeudi est donc une «journée type» pour le journaliste de 31 ans qui fait malgré tout partie des vétérans avec sept ans d’ancienneté. Quelques minutes plus tôt, il a commandé un photographe pour couvrir son dernier procès à Vevey. En rentrant, il écrira sa chronique judiciaire comme n’importe quel autre jour.

De fil en aiguille, «Le Matin» a perdu son ancrage local, son mordant politique au profit de sujets magazine

Eric Fellay, journaliste

Baptisé ainsi en 1984, Le Matin a connu une histoire mouvementée. La fermeture des bureaux régionaux en 2008 a coupé le journal d’une sève précieuse qui alimentait la rédaction de plus en plus dégarnie. Un tournant décisif. «De fil en aiguille, Le Matin a perdu son ancrage local, son mordant politique au profit de sujets magazine», déplore Eric Felley, dernier journaliste à s’occuper de la politique fédérale.

Cela fait longtemps, en effet, que le journal n’a plus rien «sorti». Le dernier grand scoop en date reste sans doute l’affaire Frédéric Hainard à Neuchâtel, qui avait provoqué la chute de ce conseiller d’Etat, accusé d’abus d’autorité en 2008. Pour beaucoup d’anciens, une partie de l’ADN du Matin – les sports, les people et l’actualité brûlante – a disparu depuis plusieurs années déjà.

Nostalgie et libération

Depuis l’annonce officielle le 8 juin dernier, la détresse s’accompagne aussi d’une forme de soulagement. «Cela faisait deux ans et demi qu’on travaillait avec une épée de Damoclès sur la tête, il fallait que ça s’arrête.» La voix parvient d’une lointaine bourgade française. La semaine dernière, Philippe Clément a vidé son bureau en sachant qu’il n’y reviendrait pas. Des adieux éclair pour ce Fribourgeois de 56 ans qui a commencé par un stage au Matin en 1987. Et ne l’a jamais quitté depuis.

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La disparition du titre symbolise pour lui, comme pour beaucoup d’autres, le deuil forcé du journalisme. «Des plans B, personne n’en a, lâche-t-il. Avec mon expérience, je coûte trop cher; qui va m’engager alors que le secteur de la presse est sinistré?»

Sa future reconversion, il en a discuté avec son épouse. «Elle m’a demandé s’il y avait quelque chose que j’avais toujours voulu faire, raconte-t-il. Je n’ai pas su quoi répondre; le métier de mes rêves, je l’ai exercé durant trente et un ans.»

Aucun journal n’est irremplaçable, le monde continuera de tourner sans nous. C’est un pétale de plus qui tombe, simplement, et la rose a de moins en moins d’éclat

Philippe Clément, journaliste

Alors que d’autres insistent sur le vide que laissera Le Matin, Philippe Clément ironise avec une lucidité teintée d’amertume: «A l’époque, ce fut un tollé, mais qui se souvient encore de La Suisse aujourd’hui? Aucun journal n’est irremplaçable, le monde continuera de tourner sans nous. C’est un pétale de plus qui tombe, simplement, et la rose a de moins en moins d’éclat.»

Avenir incertain

La rose, ce paysage médiatique romand qu’on sait en crise, certains ont pourtant décidé de s’y accrocher. Fabien Feissli, journaliste au Matin depuis cinq ans, entend bien persévérer. Avec quelques collègues, il réfléchit à un projet de journal destiné aux bistrots, ces lieux d’échange et de débat, doté d’un système de distribution innovant.

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Un modèle papier à l’ère du numérique, le jeune homme y croit. «Je ne me reconnais pas dans le stéréotype des jeunes journalistes planqués derrière leur écran, qui rechignent à aller sur le terrain, détaille le jeune homme de 29 ans. Je veux au contraire rencontrer des gens tous les jours, faire du reportage, mettre en avant des initiatives locales.»

Comme lui, son confrère Benjamin Pillard ne compte pas baisser les bras. «Je me donne un an pour retrouver un emploi, en commençant par des piges, explique ce journaliste spécialisé dans le domaine judiciaire. A 31 ans, je suis trop jeune pour me «recycler» dans la communication.»

Dernier adieu

«Tout s’est enchaîné si vite», glisse Caroline Piccinin, 39 ans, journaliste culture depuis huit ans. A peine les licenciements annoncés, il lui a fallu replonger la tête dans les festivals, le Montreux Jazz d’abord, puis Paléo. Dans l’ambiance festive de la plaine de l’Asse, la jeune femme entrevoit l’avenir avec appréhension, se projette tant bien que mal. «J’ai croisé des collègues, ils sont bien sûr au courant de la situation. On sème des petits cailloux ici et là, en espérant que cela porte ses fruits. Le métier évolue et cette mutation est douloureuse. Je sais que ce sera difficile.»

Tard dans la nuit de vendredi à samedi, le dernier numéro du Matin papier est sorti de presse dans les entrailles de l’imprimerie de Bussigny. Soixante-quatre pages collectors, une mosaïque bigarrée de visages et de mots, des tranches de vie coulées dans l’encre noire. De nombreux collaborateurs étaient présents, pour lui rendre un dernier hommage. Un dernier adieu au «journal des gens». Car dès lundi, il n’existera plus.

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