La fête est finie

Genève Le patron des Fêtes prend sa retraite, après treize ans de règne

Il quitte une grosse machine rentable mais essoufflée, qui doit se réinventer

Fin de partie. Derniers coups de fil urgents, dernière panne d’électricité, dernier vendeur de gaufres à calmer. Dernières séances de comité aussi, et dernier feu d’artifice aux premières loges. A 64 ans, Christian Colquhoun raccroche, treize ans après avoir pris les rênes des Fêtes de Genève, épicentre sonore et fluorescent de l’été genevois, pour le malheur des uns et le bonheur des autres.

Ni putsch, ni psychodrame, le directeur du département Manifestations de Genève Tourisme – c’est sa casquette formelle – part simplement à la retraite, en mai prochain. La boule au ventre, bien sûr, mais l’esprit tranquille. «Quand je suis arrivé, en 2003, les Fêtes faisaient au moins 500 000 francs de déficit, pour un budget inférieur de moitié à ce qu’il est aujourd’hui. Ma mission était d’équilibrer les comptes, je l’ai remplie et j’en suis fier.»

La plus grande manifestation touristique du pays, 2 millions de visiteurs, un feu d’artifice «de réputation mondiale», 4,3 millions de francs de budget global autofinancé et 122 millions de retombées économiques pour la région (l’étude date de 2005): sur le papier, le bilan est sans faille.

Mieux, rembobine le futur ex-directeur: «Dans les années 1990, les Fêtes, c’était des forains, un corso fleuri et quelques buvettes. Les Genevois étaient devenus anti-Fêtes de Genève, parlaient de «fête pour les Arabes». Nous les avons développées, ouvertes davantage aux locaux en investissant la rive gauche, nous avons rallongé leur durée de 10 à 25 jours en créant les pré-Fêtes en 2004, nous avons amélioré la qualité des stands et de la programmation musicale, bref: nous avons réussi à les faire aimer de la majorité des Genevois.»

Le tout, conclut-il comme pour anticiper le «oui mais» qui va suivre, «en ramenant de la convivialité au sein de l’équipe, qui fonctionne vraiment comme une bande de copains». Co-coordinatrice générale, Laetitia Lambert – l’une des trois permanents de l’organisation – confirme, déjà nostalgique de voir «le chef de famille» s’en aller.

Oui mais, donc. Les Fêtes de Genève 2015 ressemblent à s’y méprendre au cru 2014, qui avait tout de l’édition 2013, elle-même calquée sur le millésime 2012, et ainsi de suite. D’une année sur l’autre, ce gros bastringue un peu criard en désespère plus d’un au bout du lac. Luna Park et barbe-à-papa, salsa de province et DJ à gourmette, caïpirinha en jerricans et cours de Zumba en pantacourts: plus Palavas-les-Flots que Saint-Germain-des-Prés, la grande kermesse n’est pas exactement la quinzaine du bon goût.

Dans une ville qui se veut internationale et racée, les critiques pleuvent. «Il n’y a aucun fond culturel, on pourrait être à Las Vegas, ce serait la même chose!» peste le riverain François Lefort, député vert au Grand Conseil et président de l’Association des intérêts des Eaux-Vives. «Qu’y a-t-il de Genevois là-dedans? Rien. C’est «la fête à neuneu», sans le côté populaire, puisque tout y est très cher. En plus, ces fêtes ont boursouflé sous la direction de Christian Colquhoun. Certes, pour Genève Tourisme, il a fait tout juste en organisant quelque chose de gigan­tesque et de rentable. Mais on aimerait de la beauté, de l’élégance, quelque chose de plus frugal et authentiquement populaire, complémentaire avec l’offre culturelle de la Ville.»

Il y a deux ans, fraîchement élu à l’exécutif genevois, Guillaume Barazzone mettait les pieds dans le plat: «Les Fêtes de Genève sentent la naphtaline, déclarait-il sans détour dans une interview cathartique à la Tribune de Genève. Ces dernières années, les Fêtes ont privilégié la quantité. Chaque année, il y a plus de stands, plus de nourriture, plus de manèges. […] On voit de tout: des tatoueurs, des entreprises de téléphonie, des vendeurs de bijoux, etc. Je ne pense pas que cela tienne la route très longtemps.»

Une volée de bois vert qui a fini par libérer la parole. Même Frédéric Hohl, président des Fêtes de Genève jusqu’en 2000 – pourtant aussi PLR que son successeur –, ose le bémol: «J’ai travaillé avec Christian Colquhoun, c’est un excellent organisateur, qui sait mettre en musique une partition. Mais il ne sait pas l’écrire. Ce n’est pas un créatif. Et c’est précisément ce qui manque aux Fêtes de Genève.»

Après treize ans aux manettes et une longue carrière dans la communication et l’événementiel («Les Montgolfiades internationales, c’est moi, le ballon au-dessus du Jet d’eau pendant l’Euro 2008, c’est moi aussi»), l’intéressé a le cuir suffisamment épais pour encaisser sans trembler. A une exception près: «Il ne faut pas venir me dire que les Fêtes, c’est la foire à la saucisse! Ceux qui disent ça ne sont jamais allés plus loin que les deux ou trois stands qui les indisposent. Franchement, tous les soirs, l’ambiance est excellente.»

Pour le reste, Christian Colquhoun se montre étonnamment bienveillant envers ses détracteurs: «J’entends la critique et je comprends qu’on puisse ne pas aimer. Mais mon mandat était clair: organiser et gérer un événement avec une portée touristique, une fête dans laquelle Genevois et touristes trouvent tous les ingrédients pour passer une bonne journée.»

Manque d’ambition qualitative et déficit créatif? Il serait ici presque d’accord: «J’aurais aimé que ça devienne vraiment les Fêtes de Genève au sens propre, avec d’autres facettes, un éclatement géographique, des animations originales en Vielle-Ville, etc. On avait des cartons pleins d’idées folles. Mais elles se sont toujours heurtées à des interdictions. Engager un directeur artistique? Nous y avons pensé. Mais le périmètre qu’on nous impose – limité aux quais et au Jardin anglais – et la logique d’autofinancement ne permettent malheureusement pas beaucoup de fantaisie. Mon successeur aura, je l’espère, les coudées plus franches.»

Retour à l’expéditeur: voici les autorités placées devant leurs responsabilités. En fustigeant les Fêtes sans esquisser de pistes plus enthousiasmantes pour leur avenir, la Ville a la posture un peu légère, comprend-on entre les lignes. «Si la Ville veut d’autres Fêtes, je lui réponds: «Organisez-les avec nous!» résume Christian Colquhoun. Le partant a bien compris que la fin de son règne ouvre la voie à d’autres possibles. Défié jusqu’ici, le voilà donc défiant: «Aujourd’hui, c’est sur le plan créatif qu’il faut lancer une nouvelle réflexion.»

Facile, la formule semble pour une fois consensuelle. «Il y a un axiome sur lequel tout le monde est d’accord: le concept a 15 ans, il doit évoluer», reformule prudemment le président de Genève Tourisme, Paul Muller. Comment? C’est là que le bât blesse. Les stratèges du tourisme genevois auraient déjà noué des contacts à l’étranger pour dénicher l’idée de génie et le chef d’orchestre prodige. Mais ils restent volontairement silencieux sur la suite des événements. Tout comme Guillaume Barazzone, désormais moins gaillard. «Genève Tourisme réfléchit à l’avenir des Fêtes et nous avons convenu de ne pas en parler publiquement à ce stade. Le Conseil administratif, qui donne l’autorisation globale, souhaite notamment que la beauté du site et ses éléments naturels soient mieux mis en valeur», se contente-t-il d’avancer.

Sous la menace d’une initiative populaire pour des Fêtes «plus courtes et plus conviviales», la plus grande manifestation touristique de Suisse est contrainte de se réinventer. Pour aller, à entendre le ministre de la Culture, Sami Kanaan, vers «des Fêtes plus ambitieuses sur le plan culturel, qui valorisent les talents du cru»… Sans renoncer pour autant à d’irréconciliables exigences: du populaire de qualité, qui attire les touristes et séduise les Genevois, tout en continuant de s’autofinancer sur un périmètre que personne n’ose élargir, le tout sans pénaliser le contribuable ni importuner les riverains. En clair: la quadrature du cercle.

Désormais rangé des autos tamponneuses, Christian Colquhoun n’a pas fini de rigoler.

«On aimerait de la beauté, de l’élégance, quelque chose de plus frugal»