Politique

Financement des partis: les raisons de la méfiance face à l'exigence de transparence 

En Suisse, la transparence sur les intérêts des parlementaires ou le financement des partis ne va pas de soi. Il faut remonter aux racines philosophiques et idéologiques pour le comprendre

Tout au long de cette année des 20 ans, Le Temps a traité plusieurs causes. La septième et dernière concerne le laboratoire politique helvétique. Depuis quelques années, le pays peine à mener à bien de grandes réformes se multiplient, tandis que la classe politique est prise de vitesse par la société civile et les réseaux sociaux.

Toutefois, le système suisse garde des atouts. Génie du fédéralisme, les nouvelles idées peuvent être testées au niveau communal ou cantonal avant d’être étendues au reste du pays. Nous explorons ces pistes durant cinq semaines.


Les politiciens suisses avancent-ils masqués? C’est l’impression qui ressort lorsqu’on lit les rapports de l’ONG Transparency International, qui épingle la Suisse pour manque de transparence quant aux liens d’intérêts des élus.

En Suisse, c’est un vieux péché. Entre 2006 et 2017, pas moins de six initiatives parlementaires et motions visant à faire la lumière sur les intérêts des parlementaires ont été rejetées. En juin dernier, un petit pas a toutefois été franchi: les parlementaires doivent désormais inscrire leur activité professionnelle dans le registre des intérêts et indiquer leur fonction et leur employeur s’ils en ont un. Ils devront aussi déclarer leurs mandats en marge de leur activité politique, dans le milieu associatif ou au conseil d’administration de grandes entreprises, et indiquer si ces activités sont bénévoles ou rémunérées par un montant dépassant 12 000 francs.

Le Conseil de l’Europe par exemple requiert de ses membres une déclaration d’intérêts bien plus intrusive que la nôtre. Quant au financement des partis politiques, c’est l’opacité assumée. Le Conseil fédéral vient de rejeter l’initiative pour la transparence lancée par une alliance de gauche. Celle-ci exige que les partis ou comités rendent public leur financement à partir d’un certain montant. La Suisse est le seul pays d’Europe à ne pas avoir une telle prescription, ce que lui reproche régulièrement le Groupe d’Etats contre la corruption (Greco).

Rousseau contre Tocqueville

D’un côté, la résistance culturelle helvétique à toute intrusion dans la sphère privée et le secret professionnel. De l’autre, une lame de fond qui déferle en politique comme partout ailleurs: l’exigence contemporaine de transparence. Cette divergence a des racines historiques, comme l’explique Olivier Meuwly, historien spécialiste du libéralisme: «La gauche s’appuie sur Rousseau, pour qui il devrait y avoir une pureté, une immédiateté entre le peuple et le pouvoir. La droite s’appuie sur Tocqueville, pour qui les corps intermédiaires ont une fonction d’intervenants légitimes dans l’élaboration des lois. Le libéralisme sur lequel la Suisse s’est construite théorise la distance entre l’individu et le pouvoir. A l’inverse du romantisme de gauche qui aspire à un tout fusionnant.»

Par conséquent, la droite ne peut pas comprendre qu’on lui cherche des noises alors que chacun devrait être libre de faire ce qu’il veut, quitte à sanctionner les irrégularités après coup. Pour la gauche au contraire, il est intolérable qu’on laisse n’importe qui se mêler de n’importe quoi: «La transparence serait la solution à un système libéral condamné, qui a prouvé que placer la liberté au-dessus de l’égalité conduisait à la crise, comme en 2008», ajoute Olivier Meuwly.

Intérêts stratégiques

Si la transparence est devenue une exigence des temps, elle ne résoudra pas tout: «Je prône la transparence, mais je crois irréaliste de couper les parlementaires de leurs liens d’intérêts, une des raisons pour lesquelles ils ont été élus», avance le politologue Andrea Pilotti, chercheur à l’Université de Lausanne. Que ce soit pour le parlementaire de droite proche de la pharma ou pour le politicien de gauche défenseur des locataires, par exemple. Olivier Meuwly prévient: «La transparence absolue, érigée en dogme, risque de tuer la démocratie, en ce qu’elle créerait un contrôle permanent.»

En fin de compte, tout dépend de ce qu’on entend par transparence, concept fourre-tout. Quand la gauche prétend que la Suisse est mauvaise élève quant au financement des partis, la droite rétorque qu’elle est première de classe grâce à la démocratie directe. Pour Pascal Sciarini, politologue à l’Université de Genève, la droite aurait intérêt à accepter un pas de plus: «Aujourd’hui, le parti qui a le plus d’argent est l’UDC. Le PLR et le PDC auraient donc un intérêt stratégique à la transparence sur le financement des partis, à défaut d’un intérêt idéologique.» Pas sûr qu’il soit suffisant pour chasser la méfiance.

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