École

Flambée de violence au Cycle du Renard à Genève

En l’espace d’un mois, deux enseignants ont été agressés physiquement dans cet établissement situé à Vernier. Certains confient ne plus se sentir en sécurité

La violence atteint des proportions inquiétantes au Cycle du Renard, à Vernier. En l’espace d’un mois, deux enseignants ont été agressés physiquement par des élèves. A la suite du premier incident mi-septembre, la police est intervenue et a menotté une demi-douzaine d’élèves, a révélé jeudi la Tribune de Genève sur son site internet. Au sein du corps enseignant, le malaise grandit et certains avouent ne plus se sentir en sécurité.

Un matin de septembre, Clara* surveillait la récréation avec un collègue lorsqu’elle a reçu une grosse pierre dans le dos. Quelques minutes auparavant, elle avait demandé à un groupe d’élèves de descendre de leurs vélos, engins interdits dans la cour. Après moult refus et échanges musclés, ils avaient finalement obéi, avant de l’attaquer alors qu’elle avait le dos tourné. Après un constat médical, Clara, profondément choquée, a décidé de porter plainte. Aujourd’hui en arrêt maladie, la jeune femme n'est toujours pas revenue au Renard. Son agresseur, lui, n’a toujours pas été identifié malgré les interrogatoires de la police et l’enquête interne.

L’autre agression a eu lieu ce mercredi. «Le ton est monté dans les couloirs entre un enseignant et un jeune qui revenait d’une semaine d’exclusion, rapporte la Tribune de Genève. D’autres garçons s’en sont mêlés et l’enseignant a essuyé plusieurs coups.»

Classes «ghettos»

Echec scolaire, refus de l’autorité, défiance ou encore précarité: les éléments du cocktail explosif sont multiples au Renard. Ce cycle concentre une proportion hors norme de classes de R1 ou CT (communication et technologie), ces «ghettos», où les élèves se tirent vers le bas, que le Département de l’instruction publique (DIP) entend réformer. «Du fait de la grande proportion d’élèves de CT, les problèmes qu’on peut retrouver dans le reste du canton s’y trouvent parfois amplifiés», reconnaît la directrice de l’établissement, Elena Fernandez, en poste depuis 2017.

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Cette année, la volée de 11e année CT est particulièrement difficile. «Entrés au cycle dans un niveau élevé, ces élèves ont peu à peu dégringolé tout en bas de l’échelle. Aujourd’hui, ils n’attendent plus rien de l’école et n’ont plus peur d’aucune sanction.» Même la police ne serait plus une intimidation. «Avec eux, le tout répressif ne marche pas, ils sont comme résistants aux antibiotiques», résume la directrice. Pétards ou objets jetés en classe, départs de feu, insultes, menaces: les incivilités se multiplient. «Une petite bande s’est lancé le défi de faire des bêtises et de ne pas se faire prendre», résume un enseignant. «Par intimidation ou par besoin d’appartenance, la solidarité est très forte entre les élèves, reconnaît la directrice. Dans l’affaire de la pierre, par exemple, c’est l’omerta.»

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Inquiets, des enseignants ont sollicité la direction. Une «réunion informelle» a eu lieu jeudi à midi. Selon la Tribune de Genève, plusieurs enseignants ont évoqué l’idée de faire grève, ne serait-ce que durant une heure symbolique, afin de manifester leur colère. A l’issue de cette rencontre, ils ont finalement décidé de ne pas agir pour le moment.

A la lumière des événements récents, un enseignant du Renard, dans le métier depuis les années 1980, relativise toutefois: «Certes, il y a des volées plus difficiles que d’autres et c’est le cas cette année, mais une classe compliquée, ça a toujours existé et ça existera toujours.» Il reconnaît toutefois que l’époque où le seul fait d’être prof permettait d’avoir de l’autorité est «définitivement révolue». De fait, enseigner dans ces classes est selon lui un autre métier, plus proche de celui d’éducateur que de celui de professeur.

209 incidents graves

Le Renard n’a bien sûr pas l’apanage des actes de violence. Selon le rapport Signa, 209 incidents graves ont été signalés sur l’année scolaire 2018-2019. Parmi eux, un tiers visait des collaborateurs. Face à cette flambée de violence, les autorités ne restent pas les bras croisés. «Le DIP ne tolère aucune violence dans les établissements scolaires, que ce soit à l’encontre des élèves ou des collaborateurs», affirme son porte-parole, Pierre-Antoine Preti, soulignant que «toute agression confirmée est fermement sanctionnée». Au Renard, un élève qui s’était montré agressif et menaçant à plusieurs reprises envers des enseignants a été déplacé dans un autre établissement.

Enseignants coachés

Pour aider les enseignants du Renard à gérer les classes de CT dites «difficiles», plusieurs appuis sont désormais proposés. «Ceux qui le souhaitent peuvent ainsi voir leur classe «dédoublée», c’est-à-dire scindée en deux, ou obtenir l’appui d’un autre enseignant en renfort», détaille Pierre-Antoine Preti. Une formation continue visant à rappeler certains réflexes et «gestes métier» pour désamorcer les conflits est également proposée depuis cette année. Un tiers des collaborateurs de l’établissement s’y sont inscrits.

Autre mesure, ultra-individualisée cette fois: le «dispositif relais» que trois élèves difficiles intègrent chaque trimestre après évaluation de leur dossier. «Un enseignant travaille de concert avec un éducateur durant la matinée, et l’après-midi les élèves fréquentent le centre des Saules», détaille Renée van der Bent, directrice du service du suivi de l’élève à la Direction générale de l’enseignement obligatoire. L’objectif? «Désamorcer les situations de crise afin que les élèves puissent, à terme, réintégrer leur classe. C’est le cas pour deux tiers d’entre eux environ.»

Inquiétudes politiques

Reste que les incidents récents inquiètent au niveau politique. Le député PLR Jean Romain vient de déposer une question urgente écrite. «Que fait le Département de l’instruction publique pour mettre fin à l’agression des profs par les élèves?» s’interroge l’élu, lui-même ancien enseignant au collège. «Il y va de l’autorité de l’école et de l’autorité à l’école: personne ne peut supporter une telle dérive», note-t-il encore.

* Prénom d’emprunt

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