Derrière le sourire et les boucles blondes de Flavia Kleiner se cachent une énergie et une détermination à même de faire vaciller des monuments politiques. Un courant qui s’est enclenché il y a deux ans et n’a cessé depuis d’irradier.

Le soleil de mars inonde le Rio bar, au-dessus de la Sihl, à Zurich. Regard clair et frontal, la jeune femme de 25 ans se souvient de ce moment fondateur: «Le oui à l’initiative du 9 février contre l’immigration de masse, c’était un choc pour moi et mes amis. On s’est senti aliéné. Je me suis dit: Comment cela a-t-il pu arriver?»

Après le coup de massue, restait une grande déception à l’égard de tous les acteurs politiques: «Ils n’ont fait que reprendre le discours de l’UDC sur l’immigration, sans dire non, sans y opposer une vision». Et cette certitude: «il fallait faire quelque chose».

Mais quoi? Quitter le pays? Fermer les yeux et se laisser engloutir par une carrière professionnelle? Créer un nouveau parti? Flavia Kleiner et ses amis, dont plusieurs se sont croisés dans le think tank Foraus, se rencontrent durant l’été. Ils boivent des bières, refont le monde et décident de créer un mouvement politique: Opération Libero. «Notre idée centrale, dès le départ, c’est de dire que la Suisse est une terre d’opportunité, pas un musée en plein air», explique Flavia Kleiner.

Aujourd’hui, la jeune femme et ses acolytes incarnent la «société civile» qui a triomphé le 28 février dans les urnes. Ils ont levé 300 000 francs, par crowdfunding et donation, et passé quatre mois à élaborer une campagne, essentiellement sur le net, contre la seconde initiative de l’UDC sur le renvoi des délinquants étrangers. A la fin, la traditionnelle machine à gagner de Christoph Blocher s’enraye, 59% des Suisses rejettent son initiative.

Bien sûr, Opération Libero n’était de loin pas seul à mobiliser. A côté de l’ensemble des partis traditionnels, il y a eu le manifeste contre le texte de l’UDC lancé par le sénateur biennois Hans Stöckli, signé par des centaines de politiciens ou d’anciens élus fédéraux. Le cri des professeurs de droit d’universités. Ou encore, «l’appel urgent aux Suissesses et Suisses» diffusé par l’ancien journaliste alémanique Peter Studer, largement relayé par des personnalités.

Mais, soudain, Flavia Kleiner est entrée dans les radars médiatiques. Le 28 février, elle est partout, à Berne, rayonnant de l’aura des vainqueurs, caméras braquées sur elle. Elle laisse sa joie exploser devant les objectifs. Même la conseillère fédérale Simonetta Sommaruga succombe à son charme et la prend dans ses bras pour lui dire «merci».

Après «des mois d’hyperactivité» Flavia Kleiner croyait le travail terminé le 29 février. Mais c’est alors que les journalistes ont commencé à appeler. Une nouvelle star politique était née. Elle secoue la tête. «Il faut garder les pieds sur terre. Nous n’étions pas seuls dans cette campagne!».

Le 4 mars, c’est pourtant elle que la SRF convoque sur le plateau de son émission phare Arena, pour croiser le fer sur l’Europe avec deux routiers de la politique, le conseiller national UDC Luzi Stamm et le président du PLR Philipp Müller. Elle occupe moins le terrain que les deux ténors bourgeois, mais elle s’exprime sans se départir de son sourire et de cette confiance qu’elle porte comme une cape.

L’intérêt qu’elle suscite n’a pas manqué de faire régir à Berne, attisant jalousie ou admiration. Un détracteur anonyme la dit «surfaite», estime qu’elle «récupère le travail des autres». De son côté, le conseiller national bâlois (PLR) Christoph Eymann est «impressionné»: «Elle va inciter les partis à mieux écouter les jeunes et la société civile. Peut-être qu’elle poussera aussi le PLR à davantage s’émanciper de l’UDC». Quant à Luzi Stamm, son adversaire la semaine dernière sur le plateau d’Arena, il admet avoir affaire à «une très bonne communicatrice. Pour nous l’UDC, c’est donc une personne dangereuse de part ses positions en faveur de l’ouverture des frontières».

Flavia Kleiner sait capter la lumière. Surtout, elle n’a pas froid aux yeux, travaille sans compter et porte ses convictions de manière combative. Elle est capable de nouer des alliances: le conseiller national socialiste Tim Guldimann lui a transmis une carte d’accès au parlement, dont elle n’a pas hésité à se servir pour faire du lobbyisme au coeur de la machine politique.

A cela, il faut ajouter qu’elle a l’avantage de n’appartenir à aucun parti: pas de ligne à respecter, pas de langue de bois à exercer, ni calculs électoraux. La jeune femme qui vit en colocation à Berne a aussi la liberté de l’étudiante, elle qui achève sa septième année universitaire à Fribourg, en histoire contemporaine et droit. Lorsque, à sa fondation en 2014, le mouvement Opération Libero lui demande de porter le combat sur le devant de la scène, Flavia Kleiner prend un mois pour réfléchir.

Puis la Zurichoise plonge, sans se soucier des remous, avec le goût de l’aventure. Elle ne sort pas de nulle part: elle a grandi dans la petite commune de Niederhasli, dans le canton de Zurich, dans une famille libérale. A la maison, autour de la table, on parlait politique. Sa mère était conseillère communale PLR, son père est lui aussi membre du parti.

Elle garde toutefois ses distances avec le camp familial: «Mes valeurs sont libérales, mais je trouve le PLR trop conservateur, pas assez libéral-social. Il manque de sensibilité sur les questions d’égalité. Et j’attends d’eux qu’ils se distinguent plus clairement de l’UDC!», affirme-t-elle, tapant du poing sur la table. Des représentants de partis, PLR ou Vert libéraux, ont bien tenté de lui faire des appels du pied, mais aucun n’obtient grâce aux yeux de celle qui a fait de la critique des formations traditionnelles un letimotiv. Les socialistes? «Trop étatistes». Les Verts? «Pas assez combatifs».

Plutôt que d’entrer dans le jeu partisan, elle compte poursuivre les campagnes «pour des idées». Dès le 1er avril, elle sera employée à 60% par Opération Libero. «Pour la première fois, je vais pouvoir gagner de l’argent ce que je fais», se réjouit-elle. Prochains combats: le mariage pour tous, ou la révision sur la loi sur l’asile. «Il ne faut pas laisser l’UDC la saboter».

Le Tages Anzeiger l’a surnommée le «cauchemar de l’UDC». Dans une vidéo, sur le site d’Opération Libero, on la voit placer une petite figurine de Christoph Blocher dans le parc miniature de Suisse. «Laissons le conservateur du musée suisse où il doit être», dit le slogan. «Oui, nos combats se focalisent sur l’UDC car il attaque la Suisse, explique Flavia Kleiner. Ce parti a démontré sa force destructrice. Il ne compte pas résoudre des problèmes, mais en créer. Il réduit les droits et porte atteinte aux libertés individuelles».

L’un de ses amis lui dit un jour: «tu es comme un réacteur nucléaire, mais j’espère que ton énergie est renouvelable». «Plus je m’active, et plus j’ai de l’énergie», rétorque Flavia Kleiner. L’UDC a encore de quoi se faire quelques cheveux blancs.


Profil

15 décembre 1990 Naissance.

2009 Commence son bachelor en histoire contemporaine et droit à l’Université de Fribourg.

2011 Participe au think tank Foraus (Forum de politique étrangère).

12 août 2014 Coprésidente d’Opération Libero.