Grande interview

Flavia Kleiner: «On peut être populaire sans être populiste»

Les femmes politiques, en Suisse comme ailleurs, gagnent en visibilité. «Le Temps» a rencontré Flavia Kleiner, 28 ans, cofondatrice et coprésidente du mouvement progressiste indépendant Opération Libero, déterminé à continuer de peser en cette année d’élections fédérales

En 2017, le site Politico la plaçait sur sa liste des 28 personnalités qui modèlent l’avenir de l’Europe. Flavia Kleiner, égérie du mouvement progressiste indépendant Opération Libero, incarne une génération montante de femmes déterminées à secouer la politique suisse, en particulier en cette année d’élections fédérales. Rencontre.

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Sur la scène politique ou médiatique, votre détermination et votre assurance ont surpris de nombreux observateurs, qui voient en vous l’incarnation d’une nouvelle génération politique. D’où tirez-vous cette combativité?

Cette confiance n’est pas innée. Chaque jour, c’est une lutte avec moi-même. Je viens de signer une tribune dans le Guardian, et c’était un véritable accouchement! (Rires.) Sortir sans cesse de sa zone de confort, oser prendre la parole représentent un effort énorme. D’autant plus que les hommes prennent plus d’espace que les femmes dans l’espace public. Mais je pense aux enjeux et je me dis: «Ferme les yeux et avance.»

Quelles personnalités, proches ou lointaines, ont façonné votre caractère?

Ma mère, d’une part, qui était elle aussi engagée en politique [élue communale PLR, ndlr]. Et, d’autre part, Hannah Arendt, pour son regard critique et provocateur. Ses écrits m’ont beaucoup inspirée.

Opération Libero a quatre ans. Quel avenir réservez-vous à votre mouvement?

Nous avons pu montrer que nous représentons une force de campagne. Mais jusqu’ici, nous sommes toujours arrivés au dernier moment, dans une posture défensive, pour éviter le pire. Nous devons passer maintenant à la phase suivante, pour agir sur la politique de manière plus constructive.

Comment?

Nous pourrions nous servir de l’initiative pour introduire de nouvelles idées. Nous pensons aussi nous mêler des élections d’octobre prochain pour tenter d’influencer la composition du parlement.

Comptez-vous lancer des candidats? Vous avez publié à la fin de l’année des annonces dans les journaux pour recruter des conseillers nationaux…

Nous cherchons des candidats capables de représenter une Suisse ouverte et libérale. Notre appel a reçu plus de soixante réponses, c’est très positif! C’est avant tout une façon de signaler notre mécontentement à l’égard du parlement, en situation de blocage perpétuel. Les élections en 2019 vont changer la donne pour la Suisse en tant que terre d’opportunité.

Opération Libero va-t-il se transformer en parti?

Non. Nous avons trouvé la bonne voie pour influencer la politique.

En quoi consiste votre stratégie anti-populisme?

Il faut mener l’offensive, donner le ton du débat, déplacer le champ de bataille et forcer notre adversaire à nous y rejoindre. Par exemple lors du référendum de 2016 qui demandait aux citoyens suisses s’ils accepteraient que des étrangers soient expulsés pour des délits, même mineurs: plutôt que de parler des étrangers criminels, nous avons insisté sur la nécessité de préserver notre Etat de droit. Et le débat a pris.

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Que faites-vous différemment?

Les partis doivent faire de la politique au quotidien et défendre leurs intérêts immédiats. Au sein d’Opération Libero, nous voulons nous concentrer sur les grandes questions du futur proche: la Suisse a un besoin urgent de vision à moyen terme. Nous sommes jeunes, nous voulons changer la Suisse et nous trouvons un nouveau langage pour le dire.

Votre mode d’action tient-il du marketing politique?

Si nous sommes des démocrates sérieux, nous devons veiller à ce qu’une grande majorité de citoyens nous comprenne. Le but n’est pas juste de faire parler de nous mais de transmettre ce message: on pense que les institutions libérales sont immuables, mais elles doivent être protégées des attaques des populistes de gauche et de droite. Car ce sont elles qui garantissent notre liberté et notre Etat de droit.

Ne pensez-vous pas que, tôt ou tard, il faudra rejoindre un parti pour véritablement peser sur le processus de décision politique?

Nous sommes complémentaires. Les partis sont importants et j’encourage ceux qui décident d’y entrer. Ma mère me dit toujours qu’on doit connaître ta couleur, où tu te situes. Mais la politique englobe davantage que les partis. Et je me sens plus libre dans un mouvement comme Opération Libero.

Quelle est votre couleur?

Le rose!

Si vous deviez choisir une formation politique?

Ce serait le PLR de 1848, celui des fondateurs de l’ordre libéral… Mais c’est trop loin!

Dans vos campagnes musclées, utilisez-vous les armes de vos adversaires populistes?

Nous avons montré qu’il est possible d’être populaire sans être populiste. La politique doit s’adresser directement au cœur et à l’esprit des gens. Les populistes n’ont pas le monopole des émotions. Il existe un patriotisme sain, qui n’est pas nationaliste. Le libéralisme est aussi basé sur les émotions. Il repose sur la conviction profonde que la liberté et l’égalité des droits sont nécessaires à la prospérité de la société.

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A côté de la rage des «gilets jaunes» en France, la politique helvétique paraît calme. Pensez-vous qu’un tel mouvement de colère serait possible en Suisse?

Ce n’est pas nécessaire, car nous avons des instruments de la démocratie directe pour exprimer nos revendications. Nous avons aussi moins de difficultés économiques. Mais les écarts de richesse n’expliquent pas tout. Derrière ces mouvements, il y a une grosse déception face aux gouvernements et une crise de la représentation politique. Le peuple est en quelque sorte le cinquième pilier du pouvoir, à côté de l’exécutif, du législatif, du judiciaire et de la presse. C’est une forme de frein et de contrepoids essentiel au fonctionnement de la démocratie.

Pensez-vous que la Suisse souffre d’un fossé entre l’élite et le peuple?

Cette notion d’élite me paraît artificielle, en Suisse. D’autant plus qu’elle est galvaudée par l’UDC! Les populistes de droite essaient de diviser la population avec ces propos – c’est pervers. Nos élus roulent à vélo et pas en limousine. Nous avons un rapport plus sain à ceux qui prennent les décisions, moins de déférence. Ce qui m’inquiète, ce sont les peurs, attisées par les populistes: il est important d’avoir des forces raisonnables, qui rassemblent.

On a beaucoup parlé des victoires de la société civile contre l’UDC, mais il reste le plus grand parti de Suisse et influence le Conseil fédéral. Ces victoires sont-elles des illusions?

Sur les vingt-cinq dernières années, l’UDC a dominé la politique suisse avec son récit national simpliste et ses attaques sur nos institutions. J’en ai assez et je suis convaincue que cette ère touche sa fin – en atteste le résultat clair de la votation sur les juges étrangers. Je sens dans la société civile une grande envie de changement et une velléité de s’organiser. Cet état d’esprit doit maintenant se traduire en politique. Les élections de 2019 en donneront l’opportunité.

La «Weltwoche» affirme que vous êtes financés par le milliardaire Georges Soros, car vous faites partie de l’European Council on Foreign Relations soutenu par sa fondation. Que leur répondez-vous?

C’est une insulte à tous les petits donateurs individuels qui nous ont soutenus via nos campagnes de financement participatif et qui représentent de loin notre principale source de financement: 95% de nos donations sont des petits dons, c’est-à-dire des montants inférieurs à 250 francs. Nous sommes l’une des organisations les plus transparentes sur nos comptes. Nous sommes habitués à ce type d’attaques, mais elles ont pris une ampleur nouvelle récemment. Mais bon, si nos opposants doivent avoir recours à des telles méthodes, nous le prenons comme un compliment: vraisemblablement, on nous prend au sérieux…

Vous avez beaucoup voyagé en 2018. En octobre, vous avez rencontré l’ancien président américain Barack Obama. Avez-vous des visées internationales?

J’ai beaucoup à apprendre hors des frontières suisses. Et les autres peuvent apprendre de nous. C’est aussi parce que nous sommes un laboratoire: cela fait vingt-cinq ans que la droite populiste domine le paysage politique et propage sa rhétorique anti-immigration et anti-UE. Le fait que nous nous engagions activement encourage les gens à faire de même! J’ai été invitée en Pologne, en Allemagne ou aux Pays-Bas.

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Quelle est votre perception des relations Suisse-Europe?

Les atermoiements du gouvernement m’irritent. Le Conseil fédéral n’est pas capable de défendre l’accord-cadre institutionnel qu’il a négocié avec l’UE. Sans cet accord, en cas de conflit, nous n’avons pas de mesure pour régler les différends. Or notre relation avec nos voisins doit être basée sur la sécurité du droit. Actuellement, nous sommes dans une voiture sans volant. Tant que tout va bien, ça roule. Mais au moindre virage, on risque de se prendre un mur.

Cet accord agrège beaucoup d’insatisfactions…

Ce que les politiciens oublient trop souvent de dire, c’est que les traités bilatéraux sont arrivés à une fin. Si on ne les remplace pas, nous nous privons d’un outil pour réagir aux obstacles. Nous avons besoin du marché commun, de la sécurité juridique: plutôt que de se concentrer sur la forme, il faut se demander comment répondre à ces besoins. Au lieu de cela, on se focalise sur des points de détail, il faudra chercher une vision à long terme, où toutes les options doivent pouvoir être imaginées.

Même celle d’une adhésion de la Suisse à l’UE?

Même cette idée doit faire partie de la discussion. Si nous constations que ce serait l’option qui répondrait le mieux aux intérêts de la Suisse, pourquoi ne pas en parler? Mais lorsqu’on dit cela, on nous affuble de surnoms absurdes, comme «euroturbo». L’UDC a créé des tabous qui nous empêchent de bien réfléchir.

Comment comptez-vous contrer l’initiative UDC contre la libre circulation?

Nous avons hâte qu’arrive cette campagne, car enfin l’UDC pose une question claire. Après vingt-cinq ans de politique européenne dominée par Christoph Blocher, cette bataille sera ardue et comporte de grands risques. Mais ce sera l’occasion de parler de manière franche de nos relations avec l’UE.

En 2018, on a beaucoup parlé, notamment en politique, de féminisme et de ses différentes acceptions. Qu’est-ce que ce mot signifie pour vous?

J’ai une vision pragmatique du féminisme: pour moi, c’est le combat pour l’égalité entre hommes et femmes, tout simplement.

En quoi le combat politique de 2019, et notamment celui pour l’égalité hommes-femmes, se distingue-t-il de celui des précédentes générations?

J’en suis convaincue: le combat pour l’égalité en 2019 doit commencer par la représentation. On parle déjà de la sous-représentation des femmes dans les conseils d’administration des entreprises et de l’introduction de quotas. Mais le fait que les femmes soient massivement sous-représentées dans les institutions où sont élaborées les lois qui régissent notre société est un problème bien plus crucial encore. C’est pour cela qu’Opération Libero, en collaboration avec Alliance F [faîtière d’associations de lutte pour le droit des femmes fondée en 1900, ndlr], s’engage pour plus de femmes en politique: nous proposons du coaching pour encourager les femmes à occuper le terrain médiatique, fondamental aujourd’hui. Et notre campagne «Helvetia Ruft!» vise à les inciter à se porter candidates aux élections, quelles qu’elles soient.

Quel est selon vous en 2019 l’obstacle majeur en Suisse sur la route de l’égalité hommes-femmes?

Bien souvent, les règles, les lois sont conçues par des hommes, pour des hommes, et les femmes doivent trouver des stratégies pour se frayer un chemin. Un autre obstacle mis en avant par Opération Libero est aussi celui de la structure d’imposition, d’où notre combat pour une taxation individuelle [ce qui, selon Opération Libéro, mettrait un terme à l’inégalité fiscale entre les couples mariés et non mariés et encouragerait l’activité professionnelle, ndlr].

Où serez-vous, le 14 juin prochain, lors de la grève des femmes qui s’organise à travers toute la Suisse en faveur de l’égalité de fait et non seulement de droit?

Pour être franche, je ne sais pas encore. Les manifestations peuvent dynamiser les choses et déclencher une énergie – c’est bien! Mais reste à voir ce que cela apporte sur le long terme. Je ne crois pas que ce soit le moyen le plus efficace de faire bouger les lignes. L’autre problème que je vois avec les manifestations, c’est le fait qu’elles puissent être récupérées politiquement. D’où l’importance de mouvements indépendants qui s’intéressent aux questions les plus pressantes, à court comme à long terme – 2019, on arrive!


Questionnaire de Proust

La société dont vous rêvez en 3 adjectifs: ouverte, courageuse, enthousiaste face à l’avenir.

Votre plat préféré quand rien ne va plus: le Grießbrei [gâteau de semoule, ndlr].

Votre livre de chevet en ce moment: 21 Lessons for the 21st Century, de Yuval Harari, un historien très clairvoyant!

Le dernier film que vous êtes allée voir: Bohemian Rhapsody sur l’histoire du groupe Queen. De la super musique qui donne de l’énergie!

Ce qui vous a le plus marqué chez Barack Obama: son écoute. Et sa façon de montrer qu’il a compris ce que vous venez de dire.

L’endroit où vous souhaiteriez vivre si ce n’était pas Zurich: Tel-Aviv. Pour sa lumière, la mer, les gens. Et bien entendu, la nourriture!

Si vous étiez un animal: Un pingouin. Ainsi êtes-vous toujours bien habillé;).

Votre plus mauvaise habitude: ma terrible impatience. Je la tiens de mon grand-père. C’est d’ailleurs la marotte d’un bon nombre de Liberas et Liberos…


Profil

Décembre 1990 Naissance dans le canton de Zurich

2009 Commence son bachelor en histoire contemporaine et droit à l’Université de Fribourg.

Octobre 2014 Lancement du mouvement Opération Libéro en réaction à l'Initiative populaire «Contre l'immigration de masse»

Décembre 2017 Politico la place dans sa liste des personnalités à suivre

Septembre 2018 Rencontre avec Barack Obama

2019 Lancement d’une campagne ciblée pour soutenir des candidats qui partagent la vision politique d’Opération Libero

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