C’est l’un des plus beaux fleurons des communautés suisses de l’étranger: un domaine de 35 000 mètres carrés, situé dans les quartiers huppés de Marseille, avec, sous les platanes, une bastide classée du XVIIIe siècle… Mais ce paradis provençal, Les Charmerettes, dont la valeur dépasserait les 10 millions de francs suisses, est l’objet d’un conflit décrit comme «névrotique» par un protagoniste, au point d’obliger la Confédération à intervenir.

Lundi, la Fondation Helvetia Massilia, propriétaire du domaine, a assigné devant le tribunal d’instance de Marseille la direction du foyer suisse, une maison de retraite établie sur ses terres depuis 80 ans. Elle ordonne à son personnel et à ses occupants – une vingtaine de personnes âgées – d’évacuer les lieux au plus vite.

Aider les Suisses

Motif: sur 17 pensionnaires, 12 sont Français. Et cette situation contrevient aux buts de la fondation, destinée à financer les «œuvres philanthropiques, sociales et patriotiques» des Suisses de Marseille. «Cette fondation, note le consul général François Mayor, n’est pas faite pour aider les Français, mais les Suisses.»

A la fin des années 1920, deux familles de négociants et d’industriels, Zollinger et Angst, offrent les capitaux nécessaires à l’établissement d’un foyer pour les vieux Suisses nécessiteux. A l’époque, Marseille est encore surnommée «le port de la Suisse», et les Helvètes établis dans la ville sont nombreux. Mais après la Seconde Guerre mondiale, avec la montée en puissance des systèmes de prévoyance sociale, le nombre de vieillards suisses dans le besoin diminue rapidement. Dès 1940, le foyer s’ouvre à des retraités français, en principe modestes, qui paient aujourd’hui des tarifs imbattables.

La Fondation Helvetia Massilia a décidé de mettre un terme à cette situation. Depuis des années, elle multiplie les injonctions pour fermer le foyer et déplacer ses occupants. En juillet 2009, cette décision a été avalisée par l’autorité de surveillance des fondations, qui dépend du Département fédéral de l’intérieur (DFI). «On ne va pas prendre parti, indique-t-on au DFI, mais on veut que le but de la fondation soit poursuivi. Il n’y a plus de vieux Suisses nécessiteux à Marseille, et l’endroit est occupé par des gens qui ne devraient plus y être.»

Mais les pensionnaires, leurs familles et la direction du foyer ne l’entendent pas de cette oreille. Ils ont lancé une campagne virulente contre leur expulsion. «Je reçois des dizaines de lettres, de la part de gens qui me demandent ce que va devenir le foyer», reconnaît le consul général François Mayor.

Crainte du dépeçage

«Cette institution a été créée de façon très patriotique, très sociale, sans intérêts privés, rappelle Roland Gay, vice-président bénévole du foyer. Aujourd’hui, il y a une intention de détruire cela, de nous spolier.» Danielle Rothlisberger, sa présidente, précise que la maison de retraite a «toujours hébergé des ressortissants suisses», même s’ils sont minoritaires. Selon elle, la fondation, dirigée par un avocat, une huissière et un ancien consul, tous d’origine suisse, envisage de vendre une partie du domaine – ce qui, craint Roland Gay, pourrait conduire à son dépeçage complet.

De fait, dans une lettre datée de juillet 2009, la fondation évoquait «la cession à terme, dans des conditions à définir, d’une parcelle de terrain de la propriété des Charmerettes, afin de permettre les investissements […] nécessaires». Mais un dirigeant de la fondation, qui ne souhaite pas que son nom soit cité, promet que la vente du domaine «ne sera jamais à l’ordre du jour»: «Ce serait impossible, vu nos statuts.» Et la propriété ne pourrait pas être vendue sans l’accord de la surveillance des fondations, à Berne.

François Mayor n’a pas l’intention d’en arriver là. Selon lui, le foyer, exsangue financièrement, devra fermer au plus tard dans deux ou trois ans. Reconstruire une nouvelle maison de retraite sur le domaine coûterait trop cher, mais d’autres projets sont à l’étude: aménager un club-house et une salle des fêtes pour la communauté suisse, créer des chambres pour les étudiants helvétiques, des ateliers d’artistes ou même un centre culturel. «Tout est possible, estime le consul, pourvu qu’on puisse aider les Suisses.»