Genève internationale

Le flirt pour rapprocher les internationaux des Genevois

Depuis septembre 2016, l’ONU et les autorités locales organisent des soirées «Mix & Mash» pour rapprocher deux tribus qui se côtoient souvent sans se connaître. Le concept participe de la volonté du directeur général de l’ONU, Michael Moeller, de changer la perception de la Genève internationale au sein de la population genevoise

L’idée est née dans la tête d’Helen Calle-Lin, une Suisso-Sino-Américaine qui vit à Genève depuis près de vingt-six ans: créer des événements de speed dating baptisés «Mix & Mash» (se mélanger et flirter) pour rapprocher deux tribus qui ne se fréquentent pas ou peu, la Genève internationale et la Genève locale. Récurrente, la thématique alimente les discussions de la République du bout du Léman depuis des lustres. Mercredi soir dernier, la quatrième édition de cet événement a rassemblé au Mamco, le Centre genevois d’art contemporain, quelque 900 personnes, curieuses pour les unes de découvrir un aspect méconnu de Genève, avides pour les autres de faire de nouvelles rencontres.

«Happy hour» d’un nouveau type

Dans le hall d’entrée du musée, le groupe de jazz des Nations unies divertit la galerie. Dehors, dans la cour du vieux complexe industriel de la SIP, des centaines d’expatriés et de Genevois trinquent, ravis de participer à une sorte de happy hour d’un nouveau type. Un food truck attire les plus affamés. Laura Schmid, qui travaille au Service de la Genève internationale, souhaite la bienvenue en français et en anglais: «C’est un plaisir de faire en sorte que la communauté internationale se sente chez elle à Genève. […] Au nom du canton, je vous souhaite des rencontres inspirantes.»

Helen Calle-Lin a travaillé pendant un an avec l’actuel directeur général de l’Office des Nations unies, Michael Moeller, pour développer le concept. Une manière de réinventer Genève grâce à un nouveau narratif plus en phase avec l’époque et surtout susceptible de mieux valoriser les atouts de la ville dans un contexte international très compétitif. Ayant grandi à Austin, au Texas, où elle a entamé des études qu’elle a poursuivies à l’Université de Pékin, Helen Calle-Lin est une figure connue dans la Cité de Calvin. Elle gère le restaurant des Halles de l’Ile, au fil du Rhône, qui a accueilli le premier «Mix & Mash» en septembre 2016. «Je suis la marieuse» des deux Genève, ironise-t-elle. A chaque fois, elle s’applique à faire découvrir les produits du terroir aux «expats».

Un public majoritairement composé de jeunes

Le public est mélangé, mais les jeunes dominent. Bart, la trentaine, travaille à la mission des Pays-Bas. Il est venu au Mamco attiré par le thème de la soirée: les dix-sept Objectifs de développement durable (ODD) de l’Agenda 2030 des Nations unies déclinés à travers l’art. Plus de 270 personnes ont participé aux visites guidées organisées par le Mamco. Aux ODD ont été associées des œuvres d’art. L’installation de l’artiste américaine Dorothy Iannone a ainsi été choisie pour représenter l’objectif 5 de l’Agenda 2030, «Egalité entre les sexes». «Une œuvre qui remet en question les catégories prédéfinies masculin-féminin», explique Alexandra Catana, collaboratrice du Mamco.

Pour les jeunes dans la vingtaine, ce n’est pas facile de faire des contacts. Si on est en famille, avec des enfants, c’est plus facile

Assises à une table dans la cour, Pauline Eluere et Constance Dijkstra sont Françaises. Elles travaillent pour l’ONG Inclusive Peace and Transition Initiative, installée à la Maison de la paix. La première a un compagnon suisse. Elle se trouve plutôt intégrée dans les deux communautés, mais reconnaît que parmi les expatriés, on perd vite des amis en raison d’un va-et-vient continuel. La seconde déplore: «Pour les jeunes dans la vingtaine, ce n’est pas facile de faire des contacts. Si on est en famille, avec des enfants, c’est plus facile.»

Les seuls contacts que nombre d’internationaux ont avec les Genevois, c’est avec leur régie immobilière ou à la boulangerie du coin. Membre du comité suisse d’En marche!, Constance avoue avoir eu droit à des remarques acerbes quand elle distribuait des tracts en faveur du candidat présidentiel Emmanuel Macron à la gare Cornavin près de l’entrée du TGV. «Les cercles d’amis restent fermés», ajoute Pauline Blanck, Française elle aussi, qui travaille dans le luxe. Le «Mix & Mash» est pour elle une chance unique de rencontrer des gens d’autres horizons.

Changement de perception

Helen Calle-Lin précise toutefois: «Les choses sont plus fluides. Il y a vingt ans, la Genève internationale demeurait une notion abstraite. Il reste désormais quelques réfractaires, plutôt âgés. Mais les 25-35 ans, que j’appelle la génération EasyJet, adorent cette atmosphère branchée, anglophone.» Ce changement de perception peut être en partie attribué à Michael Moeller, qui, à la tête de l’ONU depuis 2013, a insufflé une nouvelle dynamique.

En raison des questions de sécurité, le Palais des Nations ne peut s’ouvrir que de façon marginale au public genevois. C’est pourquoi l’organisation a décidé de quitter sa tour d’ivoire pour aller se présenter à la cité, aux Genevois. But avoué: «Changer la perception réciproque de chacun, car les Genevois ont pu avoir la fausse impression que les internationaux ne s’intéressaient pas à eux et vice-versa.» Corinne Momal-Vanian, directrice de la Division conférences de l’ONU, l’admet: «La Genève internationale a une histoire riche et complexe. Il n’est pas toujours facile de la pénétrer. Longtemps, les Genevois n’ont pas su par quel bout l’aborder.»

Mercredi, entre la Chaise cassée de la place des Nations et le cœur de la Genève locale, la distance semble s’être réduite. Du moins symboliquement.

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