L'opération Focus, montée en pleine guerre du Kosovo par la Suisse, la Grèce et la Russie, contient des parts d'ombre qui n'ont jamais été éclairées. Il y a deux ans, le 24 mars 1999, l'OTAN déclenchait ses frappes aériennes sur l'ex-Yougoslavie. Le 13 mai, après moult rencontres préparatoires à Belgrade et au siège de l'Alliance atlantique, le premier convoi helvético-gréco-russe pénétrait dans la province bombardée.

Le Temps a demandé au chef de la Direction du développement et de la coopération (DDC), Walter Fust, à l'origine de cette action humanitaire et diplomatique, ainsi qu'à d'autres protagonistes d'en reconstituer le fil. Cette initiative avait essuyé à l'époque passablement de critiques. Dépositaire des Conventions de Genève, la Suisse, en collaborant avec la République fédérale de Yougoslavie (RFY), autrement dit avec son président d'alors, Slobodan Milosevic, aurait-elle «vendu son âme»? N'aurait-elle pas dû être solidaire du CICR, qui avait été chassé par les Serbes du chef-lieu kosovar, Pristina, quelques jours après le déclenchement du conflit? Le CICR s'estima trompé, mais deux ans ont passé et la blessure d'amour propre s'est semble-t-il refermée. «La Suisse ne devait-elle rien entreprendre au prétexte que le CICR, pour des raisons impératives de sécurité que je respecte, avait quitté Pristina?» proteste Walter Fust.

Le chef de la DDC restitue brièvement la genèse de l'opération: «Avant que ne soient signés, fin 1995, les accords de Dayton qui mettaient un terme à la guerre de Bosnie, le conseiller fédéral Flavio Cotti, qui allait occuper la présidence de l'OSCE l'année d'après, avait approché le secrétaire d'Etat américain Warren Christopher pour lui proposer d'adjoindre aux accords un chapitre sur le Kosovo. Mais les Américains ne donnèrent pas suite à cette proposition.»

De Dayton à l'échec de la réunion de Rambouillet, en février 1999, la situation dans la province ne fit qu'empirer. «Le DFAE (Département fédéral des affaires étrangères) avait l'impression que les Etats-Unis voulaient la guerre», commente un diplomate. Après la réunion de la dernière de chance de Rambouillet, et alors que l'ultimatum des Occidentaux intimant aux Serbes de se retirer du Kosovo court toujours, le chef du DFAE Flavio Cotti téléphone à ses homologues des pays voisins. Il les informe que la Suisse est prête à faciliter la recherche d'une solution pacifique. La guerre déclarée, «ce sont des ministres des Affaires étrangères d'Europe qui demandent à Flavio Cotti si la Suisse ou le CICR sont disposés à faire quelque chose», se souvient Walter Fust.

Joint par son ministre de tutelle, le chef de la DDC veut savoir si l'OTAN a pris contact avec l'ONU pour décider d'un plan d'action humanitaire en réponse au conflit. Walter Fust: «Je n'ignore pas que cela constituerait une première, mais je me dis que cette guerre étant elle-même présentée comme une opération humanitaire venant au secours d'une population opprimée, il est logique de poser la question en ces termes. Or, je m'aperçois qu'aucun plan de ce genre n'existe. Je réponds à Flavio Cotti que dans ces conditions, il faut aller voir sur place.»

C'est lors du week-end de Pâques que la Suisse prend une initiative d'abord séparée. Le 31 mars, le Conseil fédéral alloue 20 millions de francs d'aide à la région touchée par le conflit: 10 vont à la DDC, 5 au CICR et 5 autres au HCR (Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés). Le même jour, la DDC envoie en renfort des collaborateurs dans ses bureaux de Tirana (Albanie) et de Skopje (Macédoine). Elle établit deux camps de réfugiés dans chacun de ces pays. Le 4 avril, la DDC crée une task-force «Kosovo» et maintient sa présence à Belgrade auprès des réfugiés serbes de Croatie et de Bosnie. Le 6, la Suisse met trois hélicoptères Super-Puma à la disposition du HCR. C'est le début d'une autre opération, Alba. Le Conseil fédéral autorise le lendemain l'admission provisoire en Suisse des réfugiés kosovars.

L'opération Focus va très vite prendre forme. Une délégation resserrée de la DDC se rend à Belgrade du 17 au 20, via Zagreb. Walter Fust, du voyage, y rencontre «fortuitement» l'émissaire spécial aux affaires humanitaires du ministre grec des Affaires étrangères, Alex Rondos. Les deux hommes, qui se connaissent, discutent de la situation «autour d'une bière». «J'ai des camions à Belgrade, dit l'émissaire grec. Vous, les Suisses, vous êtes des spécialistes de l'action humanitaire. Faisons quelque chose ensemble.»

Le 22, Walter Fust se trouve à Mons, en Belgique, dans le bureau du vice-président du comité militaire de l'OTAN, le lieutenant-général américain Michael Byron. Le chef de la DDC soumet à l'officier l'idée d'une action tripartite au Kosovo: Suisses, Grecs et Russes seraient réunis – à cet instant, Walter Fust n'a pas encore touché mot de son projet à la Russie. Le lieutenant-général en approuve le principe et va même jusqu'à encourager son hôte helvétique à prendre contact avec les Russes. Le 24, Walter Fust est à Moscou où il obtient du ministre des Situations d'urgence, Sergueï Choïgu, «un ami», l'accord sur la participation russe. Les partenaires de l'opération Focus informeront l'OTAN des itinéraires de leurs déplacements au Kosovo 48 heures à l'avance, afin d'éviter les bombardements.

«J'ai l'impression que l'officier américain de l'OTAN ne prenait pas la démarche suisse au sérieux, relève un diplomate. C'est seulement lorsqu'il a reçu les premières notifications l'avertissant des déplacements des véhicules de Focus à l'intérieur du Kosovo qu'il a réalisé ce qui était en train de se passer. Visiblement, il n'en avait pas référé auparavant au chef des opérations militaires de l'Alliance, le général Wesley Clark, et cela l'inquiétait un peu.»

Le 8 mai, Walter Fust et un adjoint de la DDC effectuent un deuxième voyage à Belgrade. Ils sont reçus par le président yougoslave. «Cette rencontre n'était pas prévue, explique un participant. Elle n'a pas eu lieu à la résidence de Milosevic, détruite par un bombardement. Nous nous demandions si l'OTAN allait remettre ça pendant notre entretien.»

Le premier convoi de l'opération Focus pénètre le 13 au Kosovo, par la Macédoine. «On ne peut pas parler d'une réussite, admet un diplomate. Le matériel du premier convoi aurait été distribué à des Gitans qui l'auraient revendu à prix élevé à des Kosovars. Les choses se sont mieux passées ensuite.» La troïka helvético-gréco-russe, rejointe en cours d'opération par l'Autriche et aidée financièrement par le Canada, qui prit cependant part aux bombardements de l'OTAN, met un point final à Focus le 30 avril 2000.