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Le folklore n’est pas près de disparaître de la télévision

La SRF a été accusée récemment de renier le pays. Le responsable du divertissement voulait promouvoir la mixité culturelle. Mais les programmes représentant une Suisse immuable cartonnent

Le folklore, intarissable filon de la télévision

Médias La SRF a été accusée récemment de renier le pays: le responsable du divertissement voulait promouvoir la mixité culturelle

Les programmes représentant une Suisse immuable cartonnent

Les sept agriculteurs et agricultrices se sont défiés tour à tour, invitant leurs concurrents à savourer leur cuisine agrémentée de chant populaire («Là-haut sur la montagne») ou de danse folklorique. Le Dîner à la ferme, compétition «culinaire et amicale», s’achève le 2 janvier, mais ce divertissement de la RTS va revenir sur les écrans l’année prochaine. Dans une version encore plus helvétique: les chaînes alémanique, italienne et romande vont s’allier pour produire une version commune où chaque convive parlera sa langue maternelle.

Tous les succès folkloriques, tels que les orchestres du MusikantenStadl et Les Coups de cœur d’Alain Morisod, sont au programme de la RTS en 2015. Même annonce du côté alémanique. Les téléspectateurs retrouveront les épisodes traditionnels de SRF bi de Lüt (chez les gens), cette série d’émissions dédiée à la culture populaire. De nouvelles déclinaisons seront même proposées en 2016, précise Christoph Gebel, responsable du divertissement de la SRF.

Le public a pu craindre – ou espérer – un peu moins de folklore. Lors d’une journée de réflexion interne à la SRF cet automne, Christoph Gebel s’est interrogé sur le succès «aveuglant» de ces émissions et a appelé à plus d’ouverture. Le divertissement devrait refléter l’ensemble de la société, y compris les 30% d’habitants d’origine étrangère, a-t-il esquissé. Sa réflexion, compilée dans un document interne, a fuité dans la Weltwoche, provoquant une déferlante d’articles inquiets dans la presse alémanique. Le responsable a dû réagir et rassurer les téléspectateurs: il n’est pas prêt à abandonner ces émissions qui cartonnent «de plus en plus».

«Si je ne me basais que sur les taux d’audimat, je ferais même deux Landfrauenküche (des femmes qui cuisinent vêtues de costumes traditionnels, ndlr) par année», sourit le Biennois d’origine. Depuis son arrivée il y a quatre ans à la tête du divertissement de la SRF, la part des offres folkloriques n’a cessé de croître. «Peut-être même doublé», estime-t-il.

«Le divertissement, c’est un miroir de notre société, mais c’est un miroir sublimé. On donne ce que les gens ont envie de voir, explique son confrère romand Thierry Ventouras. Le folklore marche toujours très bien.» «Des émissions comme Les coups de cœur d’Alain Morisod font mieux que The Voice et Générations! supplante aisément Danse avec les stars», remarque le responsable du divertissement à la RTS.

Les téléspectateurs veulent voir, au travers du prisme du divertissement, une «image d’une Suisse tranquille et positive. Ils aiment la beauté des paysages, les gens avec de l’aspérité, de l’écorce. Mais gentils. Les Suisses n’aiment pas la méchanceté gratuite. Des émissions agressives ou voyeuristes ne seraient pas bien reçues ici. La télé-réalité doit être abordée dans un sens positif. Nous sommes une éclaircie dans un ciel nuageux», illustre le responsable romand, qui a passé le début de sa carrière sur les chaînes privées françaises.

Si la télévision propose aussi des divertissements d’un autre genre – la satire revient par exemple sur la RTS après des années d’absence, grâce au duo de 120 secondes –, «il est vrai que la mixité sociale n’est pas fidèlement représentée dans nos émissions. Mais nous ne faisons pas de la politique. Ce n’est pas notre rôle. Si on politise le divertissement, on lui enlève cette part de plaisir, son essence», plaide Thierry Ventouras.

L’enjeu repose sur les castings qui peinent à attirer un public varié. Dans Un air de famille, une famille mixte avec des enfants métisses avait bien remporté la première saison. Mais aucune femme voilée ne s’est encore présentée à un jeu romand par exemple. En Suisse alémanique, une candidate avait participé avec un foulard, provoquant l’ire du public. «J’ai reçu beaucoup de plaintes, regrette Christoph Gebel. Nous n’avons pas de rôle politique mais tout le monde paie la redevance. Nous devrions refléter la population dans son ensemble.»

La question se pose avec plus d’intensité en Suisse alémanique, où le divertissement est une institution. Ses quelque 75 émissions occupent, à 20h, les soirées du lundi, mercredi, vendredi et ­samedi de la première chaîne nationale. «Les vendredis soir, quelque 750 000 téléspectateurs en moyenne regardent SRF bi de Lüt», se félicite Christoph Gebel. Alors que le divertissement ne représente que 2 à 4% de la grille horaire de la RTS (avec 14 émissions).

«La télévision alémanique a un rapport plus décomplexé au divertissement. A l’origine, la TSR est une télévision développée par des journalistes et de grands réalisateurs», glisse Thierry Ventouras, habitué à jouer des coudes pour défendre ses programmes. Le traitement du folklore est également plus affirmé de l’autre côté de la Sarine.

Au niveau de la SSR, qui chapeaute les entités régionales, aucune directive n’est donnée pour accroître la part de «Swiss­ness», affirment les deux responsables. Contactée, la direction de la SSR refuse de se mêler au débat, évoquant une liberté des chaînes. «La seule chose qu’on nous recommande, c’est de faire davantage d’émissions en commun», expliquent les deux responsables. Un défi de taille. «Les émissions en trois langues fonctionnent dans la région où elles sont produites et elles sont délaissées dans les autres. Nous devons inventer un concept national qui fonctionne, reconstruire le divertissement confédéral», note Thierry Ventouras. L’émission du 1er août s’annonce d’ores et déjà inédite.

«Les Suisses n’aiment pas la méchanceté gratuite. Des émissions agressives ou voyeuristes ne seraient pas bien reçues ici»

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