«No Billag»

Le folklore suisse vient au secours de la SSR

Des yodleurs aux joueurs de cor des Alpes, les associations de culture traditionnelle donnent de la voix contre l’initiative «No Billag», qui mettrait en péril leur principal canal de diffusion

Avez-vous entendu? On sonne le tocsin dans les campagnes. Aux quatre coins de la Suisse, yodleurs, fanfares, accordéonistes et joueurs de cor des Alpes commencent à se mettre en ordre de bataille pour contrer l’initiative «No Billag». Alors que l’on aurait pu croire qu’elles se montreraient plutôt hostiles face à une SSR jugée parfois arrogante et centralisatrice, les associations de culture dite populaire ont choisi de descendre dans l’arène publique pour défendre le service public, rejoignant ainsi le combat de l’ensemble des milieux artistiques du pays.

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«On va y aller à fond, promet Thierry Dagon, président de la Commission de musique de l’Union suisse des chorales (USC). C’est une question de survie!» En cas de oui dans les urnes, le chef de chœur fribourgeois craint en effet des coupes massives dans les émissions culturelles qui font la part belle aux musiques traditionnelles et au folklore: «Nous perdrons un moyen essentiel de transmettre ce que nous faisons. Chacune de nos sociétés va se replier sur elle-même et finir par péricliter.»

L’avis de Thierry Dagon est visiblement partagé par ses collègues de l’art choral. C’est ainsi à l’unanimité de ses délégués, venus de tous les cantons, que le comité de l’USC s’est prononcé contre la suppression de la redevance lors d’une réunion le 4 novembre dernier à Martigny. Une résolution qui n’est de loin pas anodine. L’association représente 2000 chœurs et 60 000 chanteurs.

Un passage dans l’émission radio du Kiosque à musiques nous vaut à chaque fois d’importants retours, même de personnes pas forcément passionnées

Didier Froidevaux, vice-président d’Interessengemeinschaft Volkskultur (IGV)

Et l’Union des chorales n’est de loin pas seule. La puissante Interessengemeinschaft Volkskultur (IGV) a ainsi décidé de mettre son poids dans la bataille. Peu connue en Suisse romande, elle chapeaute pas moins de 33 associations. On y retrouve tout ce que l’Helvétie compte de traditions, des cercles de danses populaires aux fanfares militaires, des joueurs de hornuss aux dentellières, jusqu’au fameux Musée de Ballenberg.

«Pas d’alternative»

Au total, l’organisation compte plus de 400 000 personnes actives. Une véritable petite «armée». «Bien sûr, beaucoup de nos membres à titre individuel sont tentés de voter oui à l’initiative», reconnaît Didier Froidevaux, vice-président d’IGV. La facture Billag pèse lourd sur les budgets. Certains râlent sur les contenus de la SSR. «Mais tous sont conscients que, pour le bien de leur engagement associatif, il leur faudra voter non», poursuit le Genevois.

La population commence à comprendre qu’un éventuel oui aura des conséquences concrètes pour de nombreux acteurs, bien au-delà de l’espace médiatique

Laurent Wehrli, conseiller national (PLR/VD)

Pour Didier Froidevaux, l’accès à de grands médias généralistes est primordial. Il n’y a pas d’alternative. «A la fanfare de Vernier, dont je suis également président, nous avons créé une page Facebook, ainsi qu’une chaîne YouTube, pour diffuser nos concerts, mais les audiences restent confidentielles. Cela n’a rien à voir avec un passage dans l’émission radio du Kiosque à musiques, par exemple, qui nous vaut à chaque fois d’importants retours, même de personnes pas forcément passionnées.»

Fête populaire

Pour tous ces groupements, l’engagement commence véritablement avec ce début d’année. Différentes actions concrètes sont en discussion. Une grande fête populaire «pour dire non à «No Billag» sera ainsi organisée le samedi 3 février à Coire à l’invitation d’associations culturelles des Grisons, canton où les minorités de langues italienne et surtout romanche se sentent menacées en cas de disparition des médias de service public. Même les stars de la nouvelle génération du folklore, à l’exemple de la yodleuse bernoise Melanie Oesch et de la joueuse de cor des Alpes soleuroise Lisa Stoll, ont déclaré qu’elles refuseraient l’initiative.

Le conseiller national vaudois Laurent Wehrli (PLR), président du comité romand contre «No Billag», se réjouit de cette mobilisation. «Elle démontre un tournant dans la campagne. La population commence à comprendre qu’il ne s’agit pas seulement de se prononcer le 4 mars prochain pour savoir si l’on aime Darius Rochebin ou non, mais qu’un éventuel oui aura des conséquences concrètes pour de nombreux acteurs, bien au-delà de l’espace médiatique.»

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Auprès des organisateurs des grandes manifestations traditionnelles, on ne cache ainsi pas une certaine anxiété. Beaucoup doivent leur succès à une étroite collaboration avec la SSR. Ainsi, c’est la décision de la télévision alémanique de diffuser en direct la Fête fédérale de lutte suisse de 2004 à Lucerne qui va donner la formidable impulsion à l’événement, aboutissant au succès populaire de la fête de 2016 à Estavayer-le-Lac avec 280 000 visiteurs.

La crainte est également de mise en Valais, où la RTS et la chaîne locale Canal9 diffusent chaque année la Finale nationale de la race d’Hérens. «Si nous devions perdre ces appuis, il est certain que nous devrions redimensionner notre compétition, confirme Benoît Berguerand, vice-président de la fédération d’élevage. Sans cette visibilité, les sponsors vont diminuer drastiquement leur apport financier.» Sans oublier que, selon lui, la retransmission d’une des manifestations phares du canton représente une belle publicité pour le Valais, son terroir et son tourisme.

Messages contradictoires

Difficile néanmoins d’évaluer l’impact de la mobilisation des acteurs de la culture populaire dans une campagne qui s’annonce serrée, avec des sondages qui penchent pour le oui. «Ces groupes sont plutôt conservateurs, proches – en particulier en Suisse alémanique – de l’UDC, analyse le politologue Pascal Sciarini. Ils vont donc recevoir deux messages contradictoires, l’un de leur association, un autre de leur parti, qui est le seul à soutenir l’initiative. De quel côté vont-ils pencher?»

Pour le professeur à l’Université de Genève, ces prises de position créent néanmoins une dynamique, renforçant le camp du «non raisonnable face aux inconnues induites par un vote positif.» Surtout, ces personnes engagées dans des sociétés locales votent peut-être davantage que la moyenne et peuvent servir de relais dans leur communauté. Souvent classés dans la catégorie de la majorité silencieuse, les milieux traditionalistes ont donc cette fois décidé de donner de la voix.

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