Devant la justice

La folle embardée avait tué deux jeunes en 2014 en Ajoie

Le conducteur avait pris des risques inconsidérés, n’avait pas écouté les appels à la raison des passagers. La procureure réclame 8 ans d’emprisonnement

Le drame avait provoqué un énorme émoi en avril 2014. L’embardée d’une voiture avec à son bord six jeunes Ajoulots de 18 à 20 ans sortant de l’apéro avait fait deux morts et quatre blessés. Titulaire du permis de conduire depuis six semaines seulement, sourd aux appels répétés à la retenue dans sa conduite jugée excessive par ses passagers, le conducteur a été mis en accusation par la vindicte populaire.
Mardi, près de deux ans après le drame, le jeune homme comparaît devant le tribunal pénal de première instance à Porrentruy, dans une salle bondée, une atmosphère lourde, assis à deux mètres à peine des parents des deux victimes, parties plaignantes.

Déni

Le conducteur qui avait 19 ans au moment du drame pleure beaucoup, prostré et peinant à répondre aux questions du président Pascal Chappuis. Il dit « ne jamais avoir voulu ce qui est arrivé », demande pardon, mais dit aussi ne pas comprendre ce qui s’est passé, ne pas souvenir. Et de répéter que son « attitude au volant était normale ». « Nous sommes en colère face à un tel déni, c’est affligeant », dénoncent les parents des victimes, dont l’attitude digne tranche avec la tête basse du prévenu, un jeune homme qui, pourtant, selon sa mère, « aime la vie, les gens, sa famille, qui n’a jamais eu de comportement suicidaire, qui souffre aussi et sa famille avec lui ».
Méthodiquement, la procureure Frédérique Comte a retracé la chronologie d’un vendredi soir funeste, commencé à l’apéro par la bande de copains. Puis la décision d’aller fumer un joint dans une cabane de forêt, sur les hauteurs de Porrentruy, à moins de dix kilomètres. Celui qui doit répondre de meurtre par dol éventuel décide de prendre sa voiture et d’y embarquer cinq autres passagers. Féru de sport extrême, il emprunte des chemins interdits à la circulation, fait crisser les pneus, roule trop vite. Dans la montée vers la cabane, il ignore un « cédez-le-passage », dépasse une voiture sans visibilité. Les passagers crient leur désapprobation, lui demande de modérer sa vitesse.

Embardée inéluctable

Devant la cabane, le conducteur effectue un dérapage dans un pré. Après avoir bu une bière, les passagers demandent au jeune conducteur de céder son volant. Il refuse, affirmant que lui seul peut conduire « sa » voiture, une petite Peugeot. Tout le monde remonte pourtant dans le véhicule pour rentrer, non sans se serrer la main en ironisant sur le danger à effectuer le trajet de retour.

Le chauffeur semble dans un premier temps modérer sa vitesse, mais dès qu’il retrouve la route principale, sinueuse, étroite, sans marquage, humide et dans la nuit tombante, en forêt, accélère à nouveau. Un virage est passé de justesse. Les passagers lui crient d’ « arrêter de faire le mariole », l’un lui dit qu’ « il ne veut pas mourir », rien n’y fait. Après une nouvelle accélération sur une ligne droite descendante, la voiture arrive trop vite dans une courbe (83 – 85 km/h estime un expert, qui relève qu’au vu des conditions, au-delà de 81 km/h, elle n’avait aucune chance d’éviter l’embardée). Et c’était sans compter avec l’inexpérience du conducteur, la surcharge de la voiture ou l’alcool (au moins 0,75 pour-mille).

Personne n'aurait dû mourir ce soir-là

Deux arbres sont percutés, la voiture dévale un talus. Personne n’est éjecté, mais tout le monde est blessé. Pendant que deux passagers vont chercher du secours, un jeune homme décède sur les lieux. Un autre succombe le lendemain à l’hôpital.

Pour la procureure Fédérique Comte, toutes les conditions du meurtre par dol éventuel et du délit manqué de meurtre par dol éventuel pour les survivants sont remplies. « Personne n’aurait dû mourir ce soir-là, clame-t-elle. Seul le prévenu aurait pu l’éviter. » Pour que le meurtre soit retenu, il faut que l’accident soit inéluctable, que son auteur en ait eu conscience et s’en soit accommodé. La procureure cite les passagers survivants qui « n’ont eu de cesse de dire au conducteur qu’ils risquaient la mort, de crier leur colère, leur désapprobation. Comment une conduite qui apparaît potentiellement mortelle à cinq passagers ne le serait pas pour le conducteur ? » Et de fustiger le chauffeur « qui a pris au piège et terrorisé ses passagers ».

Elle requiert une lourde peine de 8 ans de prison fermes, reconnaissant le repentir du prévenu et le fait qu’il a un emploi, mais dénonçant l’absence de prise de conscience de la gravité de ses actes. La procureure admet implicitement que la justice ne retienne pas le dol éventuel et s’en tienne à la négligence consciente. Elle exige dans tous les cas que la peine prononcée ne soit pas compatible avec l’octroi du sursis (le prévenu n’a pas d’antécédent défavorable). Pour elle, une « juste punition » passe par la case prison.

Le jugement devrait être rendu jeudi.

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