Que restera-t-il de cette semaine de protestation des fonctionnaires genevois? L'enchaînement des actions syndicales aura d'abord permis d'apprécier le degré de mobilisation des différentes corporations. Pour changer des grandes démonstrations de force unitaires, chacune des catégories de la fonction publique avait un jour réservé pour exprimer son mécontentement.

Mardi, un millier d'enseignants ont battu le pavé. Mercredi, le mouvement a atteint le fond: seule une cinquantaine des quelque 7000 employés administratifs du canton ont manifesté. Jeudi, les protestataires du secteur de la santé ont été un peu plus nombreux pour dénoncer les problèmes provoqués par les réductions budgétaires. Ce vendredi, ce sera au tour des travailleurs sociaux de descendre dans la rue, avant qu'une manifestation unitaire ne clôture la semaine.

Le succès du mouvement paraît d'ores et déjà mitigé. Surtout si l'on se réfère aux manifestations précédentes: entre 8000 et 10 000 employés de l'Etat sont descendus dans la rue le 4 mai, et quelque 10 000 le 14 mai. Cet essoufflement traduit sans doute le malaise de fonctionnaires partagés entre le souci de respecter la stratégie globale de leurs syndicats et le désir d'exprimer des revendications spécifiques au secteur de l'Etat où ils travaillent.

Dans cette logique, les employés du secteur administratif n'ont guère invoqué que la remise en question de leurs acquis salariaux. Enseignants, personnel soignant ou travailleurs sociaux parviennent à tirer de leur pratique professionnelle un argumentaire qui lie conditions de travail et qualité des prestations.

Jeudi, les quelque 400 employés des hôpitaux, des EMS et des services d'aide et de soins à domicile pouvaient produire un cahier de doléances très concrètes pour appuyer un slogan scandé sans relâche: «Non à une médecine à deux vitesses.» Le conseiller d'Etat Pierre-François Unger se retrouve ainsi confronté à des revendications que la population écoutera certainement plus attentivement que les anathèmes lancés par les leaders syndicaux contre le Conseil d'Etat. Une lettre adressée par le personnel hospitalier au magistrat assure: «Nous devons souvent ajouter des lits dans les couloirs en chirurgie et en médecine. Aux urgences, il arrive que les patients les moins graves soient renvoyés vers les cliniques ou les permanences de la ville.» Le personnel de l'aide à domicile enchaîne en dénonçant par exemple des retards journaliers dans les soins aux diabétiques ou dans la pose des bas à varices de personnes âgées.

Même à droite, on se déclare ouvert au débat posé de la sorte. Ce que l'on rejette, c'est le refus de toute remise en question du statut du personnel et de l'organisation de l'Etat. Le libéral Olivier Jornot, par exemple, voit dans cette dernière attitude un combat non pas syndical mais électoraliste: «Les syndicats ne visent pas forcément l'efficacité de l'action mais plutôt des fins politiques.» A gauche, certains reconnaissent que la diversité des situations de la fonction publique est décisive. A l'image du Vert David Hiler: «Les différences de degré de mobilisation découlent des difficultés variables du travail. Dès lors, les pressions budgétaires doivent être exercées sur le «back-office», où il y a encore de la marge, et non sur le front des fournisseurs de prestations, qui ont déjà beaucoup payé.» Le libéral Olivier Jornot approuve: «Il s'agit d'identifier les vrais problèmes et de réaffecter les forces de manière à pallier les manques.»

Sur cette voie, un terrain de négociation se dessine. Mais pour l'heure, cette ouverture est occultée par l'intransigeance de syndicats dominés par des militants d'extrême gauche (LT du 09.11.2004): les revendications concrètes des employés de l'Etat s'effacent derrière les slogans affirmant l'intangibilité du statut de la fonction publique.

Cette position sans concessions a de beaux jours devant elle, à en croire Olivier Baud, président de la Société pédagogique genevoise: «Le combat des enseignants dépasse largement l'école. Notre société génère des exclus, tout est basé sur le profit. Songez seulement: on vend des bonbons à la poste et des cigarettes dans les boulangeries. Tout cela doit changer.» Venu de l'hôpital psychiatrique de Bel-Idée, un manifestant expliquait pourquoi lui-même et ses collègues approuvaient cette ligne: «Si on parle de nos bricoles, ces problèmes qui affectent notre quotidien, personne ne nous entendra. Pour être reconnus, nous devons faire partie d'un ensemble.»