Enigmes suisses

Quand le fond du Léman explique un tsunami

C’est grâce aux limonologues que l’on a pu percer l’énigme du tsunami qui ravagea les rives du Léman et dont se sont faits les chroniqueurs Marius d’Avenches et Grégoire de Tours. Un gigantesque glissement de terrain qui charrie avec lui 250 millions de m3 de matière du haut lac vers le centre. Explication

Une ancienne catastrophe rappelle que le Léman est un lac alpin sujet à de brutales sautes d’humeur. En l’an 563, une montagne tombe en Valais, détruisant un bourg nommé Tauredunum et plusieurs villages alentour. Il s’ensuit un tsunami qui ravage les rives du Léman, tuant sur son chemin hommes et troupeaux, renversant maisons et églises. Implacable la vague dévastatrice termine sa course dans Genève où elle emporte beaucoup de monde, ainsi que les moulins sur le Rhône. Les deux sources écrites de l’époque ne fournissent aucun bilan chiffré, mais elles s’accordent à dire que le nombre de personnes tuées et les dégâts furent considérables.

Scénario numéro 1

Que s’est-il précisément passé? Le débat sur le déroulement et la localisation de la catastrophe a traversé les deux derniers siècles. On attendait une réponse définitive de la part des archéologues ou des géologues. Ce sont des limnologues, des spécialistes des lacs, qui ont trouvé la réponse au fond du Léman. Leur découverte a permis de trancher définitivement pour un des deux récits de la catastrophe du Tauredunum.

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Il figure dans la chronique rédigée par Marius d’Avenches dans les années 580. Voici la traduction de notice écrite en latin: «Cette année-ci, la grande montagne du Tauredunum dans le diocèse du Valais s’écroula si brusquement qu’elle écrasa un bourg qui était proche, des villages et en même temps tous leurs habitants. Sa chute mit aussi en mouvement tout le lac, long de 60 milles et large de 20 milles, qui, sortant de ses deux rives, détruisit des villages très anciens avec hommes et bétail. Le lac démolit même beaucoup d’églises avec ceux qui les desservaient. Enfin, il emporta dans sa violence le pont de Genève, les moulins et les hommes et, entrant dans la cité de Genève, il tua beaucoup d’hommes.» Ainsi pour le premier évêque de Lausanne, la vague suit immédiatement la chute de la montagne.

Scénario numéro 2

Selon l’historien Grégoire de Tours, contemporain de Marius, la suite des événements diffère: «Alors apparut en Gaule le grand prodige du bourg du Tauredunum. Ce bourg était placé au-dessus du Rhône. La montagne, après avoir fait entendre pendant 60 jours et plus je ne sais quel sourd mugissement, se fendit enfin, se sépara d’une autre montagne qui lui était proche, et s’écroula dans le fleuve entraînant dans sa chute des hommes, des églises avec les richesses qu’elles contenaient et des maisons. Les deux rives étant obstruées, l’eau remonta en arrière. Le lieu est en effet resserré, des deux côtés entre les montagnes dans les gorges desquelles coule le fleuve. Inondant la partie supérieure (de la vallée), il couvrit et détruisit ce qui se trouvait sur ses rives. L’eau s’étant accumulée se répandit avec impétuosité plus bas. Elle surprit inopinément les hommes comme cela était arrivé plus haut, les noya, renversa leurs maisons, fit périr les bêtes de somme, ravagea et détruisit par une violente inondation tout ce qui se trouvait sur ses rives jusqu’à la ville de Genève. Beaucoup rapportent que la masse d’eau était telle qu’elle se répandit par ladite ville en passant par-dessus les murailles…» Pour l’évêque de Tours, la montagne s’écroule donc dans un défilé. En tombant, elle obstrue le Rhône pendant quelque temps. Quand le barrage naturel cède sous la pression, ce lac provisoire se déverse brutalement dans le Léman, provoquant le tsunami.

La version de Marius invitait à penser que c’est un pan du Grammont, à proximité immédiate du lac qui s’était écroulé. Le récit de Grégoire poussait les spécialistes à situer l’éboulement aux Dents-du-Midi en amont de Saint-Maurice.

Les limnologues entrent en action

C’est en étudiant les sédiments au fond du lac entre Lausanne et Evian que les limnologues de l’Université de Genève Katrina Kremer, Guy Simpson et Stéphanie Girarclos ont pu reconstituer les événements. Un dépôt de sédiment de cinq mètres d’épaisseur gît au fond du Léman. Il témoigne d’un gigantesque glissement de terrain sous-lacustre: 250 millions de m3 sont descendus brutalement du haut lac vers le centre. Des restes de végétaux ont permis grâce à la technique du carbone 14 de placer cet événement dans une fourchette chronologique située entre 361 et 612 après J.-C. Associant cette découverte avec la catastrophe du Tauredunum, ces limnologues peuvent affirmer qu’une partie du massif du Grammont est tombée dans la plaine. Le choc sur le sol limoneux s’est transmis au fond du haut lac et une grande quantité de sédiment déposé par le Rhône à son embouchure a glissé vers le milieu du lac. Ce phénomène a provoqué le tsunami. Il a même été possible de mesurer l’ampleur et la vitesse de cette vague. Elle avait 13 mètres de haut quand elle a frappé Vidy. 70 minutes plus tard, c’est une vague de 8 mètres qui balayait Genève. Marius affirme qu’elle est entrée dans la ville. Grégoire précise qu’elle a passé par-dessus les murailles. Une remarque qui a longtemps paru invraisemblable jusqu’à ce que l’archéologue Charles Bonnet démontre que la muraille de la cité de Genève s’étendait alors jusqu’à la rive du lac.

Les géologues localisent l’impact

Après cette étude parue en 2012 dans la revue Nature Geoscience, trois géologues ont pu localiser précisément la région de l’impact. Ils ont publié le résultat de leurs travaux à la fin de l’année dernière dans les Cahiers de Vallesia. Ils se sont appuyés sur les tranchées et les relevés géologiques effectués pour la construction de nouvelle route cantonale H144 Rennaz – Les Evouettes. Leur conclusion: l’éboulement est parti du sommet de La Suche dans le massif du Grammont au-dessus des Evouettes. Ils évaluent la masse de roche tombée dans la plaine du Rhône à 20 ou 30 millions de m3 de roche. Le choc sur le sol fut tel que les sédiments de toutes les époques se sont mélangés et qu’il a donné naissance aux collines situées entre Chessel et Noville.

Les archéologues à la peine

Du côté de l’archéologie, la construction de la H144 n’a pas permis de mettre la main sur des vestiges liés à cet événement. Il faut se contenter de découvertes anciennes, mal documentées: une tombe du VIe siècle à Rennaz qui semble avoir été bouleversée par un choc important et cinq squelettes humains mis au jour vers 1870 lors de la construction du collège de Noville.


Glérolles victime d’erreurs historiques

Une légende tenace et fausse affirme que sur le site de Glérolles se trouvait autrefois une ville. Elle aurait été détruite par la catastrophe du Tauredunum. Les survivants auraient fondé St-Saphorin près des ruines de leur ancienne ville. Cette tradition orale, attestée pour la première fois en 1867, repose sur les erreurs indépendantes de deux érudits.

La Notice des Dignités est un texte latin du Ve siècle mentionnant tous les corps de troupes dans l’Empire. Elle cite une cohorte stationnée dans un lieu appelé en latin Calaronna. L’historien suisse François Guillemin en 1598 identifia cette ville romaine avec Glérolles en raison de la ressemblance des noms. En réalité, Calarona se trouvait dans les Dombes sur la rivière Chalaronne. Glérolles n’a étymologiquement rien à voir avec Calarona. Le suffixe est différent: – ola et non – ona. Et le «gl» initial de Glérolles ne peut, selon les règles de l’évolution phonétique que reposer sur un «gl» en latin. Le nom antique de Glérolles est donc Glerola et non Calarona.

Sans connaître l’erreur étymologique de François Guillemin, le doyen Bridel chercha à identifier les villages détruits par le tsunami de 563. Dans un article de 1800, il mentionne Villeneuve et Lausanne parce que le nom de Villeneuve prouve une fondation récente et parce que Lausanne était dans l’Antiquité au bord du lac et au Moyen Âge sur la colline de la Cité. Arguments farfelus… Le pasteur érudit ajoute dans sa liste Cully et St-Saphorin. Il s’appuie sur la présence de gros rochers caractéristiques au bord du Léman entre ces deux villages. Pour Bridel, c’est le tsunami qui a apporté ces pierres. En réalité, la présence de ces blocs s’explique par un événement bien plus ancien: la dernière glaciation.

Les hypothèses erronées de François Guillemin et de Philippe-Sirice Bridel devaient fatalement entrer en collision. C’est Louis Levade en 1824 qui rapproche les deux erreurs dans son Dictionnaire géographique, statistique et historique du canton de Vaud: «On prétend que l’ancienne Calarona (Glérolles) ayant été détruite par la terrible inondation qu’occasionna la chute du mont Tauretune en Vallais en 563, ses habitants craignant le retour d’un pareil accident, rebâtirent leurs demeures sur le local élevé que le bourg (de St-Saphorin) occupe aujourd’hui.» Le dictionnaire de Levade connut une large diffusion et son hypothèse, bien que prudente (on prétend), se répandit dans le public et devint une puissante tradition orale locale.

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