Christophe Keckeis a perdu une bataille. En décembre dernier, il annonçait la fermeture de l'arsenal de Coire et la suppression d'une centaine d'emplois. Scandalisées par une décision qui s'inscrit dans le redimensionnement de la logistique militaire, les autorités grisonnes ont mené une fronde sans relâche pour faire revenir le chef de l'armée en arrière. La semaine dernière, elles ont obtenu une concession qui devrait calmer la polémique. Mais qui va donner des idées à d'autres cantons délaissés par l'armée, forcée de faire des économies drastiques.

De manière générale, les négociations avec les cantons – Grisons exceptés – sont «constructives», dit-on dans l'état-major du chef de l'armée. Cette satisfaction officielle cache en fait une irritation de voir chaque canton prêcher exclusivement pour sa propre paroisse et ignorer les objectifs du nouveau «concept de stationnement», dictés par la nécessité de réduire une base logistique encore calquée sur l'armée de… 1960, lorsqu'elle mobilisait 600 000 hommes.

«Cette présence excessive sur le territoire génère des coûts d'exploitation incroyables, explique Christophe Keckeis. Nous avons aujourd'hui l'occasion de faire trois réformes logistiques en une (Armée 61, Armée 95 et Armée XXI), d'adopter un modèle calculé sur les besoins effectifs de l'armée actuelle, et d'inverser la logique, en apportant le matériel nécessaire là où on en a besoin, au lieu d'aller le chercher un peu partout.»

Le problème de ce modèle, c'est qu'il casse une organisation séculaire de l'armée suisse, qui était jusqu'ici composée de troupes cantonales, placées sous la direction formelle des chefs des départements militaires cantonaux. En résumé, Armée XXI a créé la première vraie armée nationale. Résultat: «On arrête de faire du social dans chaque vallée», souffle un officier supérieur.

Depuis la présentation du nouveau concept de stationnement, le 6 décembre dernier, Christophe Keckeis a entamé des discussions avec les cantons pour négocier sa mise en œuvre – qui n'interviendra pas avant l'année prochaine. Avec un budget global qui va encore perdre 165 millions de francs, la marge de manœuvre du chef de l'armée est étroite. Lors de la deuxième rencontre avec les cantons de la région territoriale 4 (nord-est de la Suisse), les Grisons ont été invités à la table des discussions, bien que ne faisant pas partie de cette région. Et pour cause: dans sa lutte farouche pour sauvegarder ses emplois militaires, le plus grand canton de Suisse proposait des «solutions» impliquant des transferts depuis ses voisins.

Finalement, les Grisons ont décroché une concession, avec le détachement d'une unité du centre d'infrastructure de Mels à Coire, ce qui portera à 50 les emplois maintenus dans le chef-lieu, et à 100 les places sauvegardées dans l'ensemble du canton. Une bonne nouvelle pour les édiles locaux, en particulier pour les élus de l'UDC, qui avaient lancé une pétition pour le maintien de l'arsenal de Coire, signée par plus de 5000 personnes. «La solution trouvée va dans la bonne direction, même s'il faut attendre sa confirmation d'ici au mois de mai. Nous nous prononcerons après Pâques sur la suite à donner à la pétition, affirme Barbara Janom-Steiner, présidente de l'UDC (le parti de la conseillère d'Etat Eveline Widmer-Schlumpf, en charge du dossier). Ce résultat prouve que nous avions raison de nous battre de la sorte. Nous comprenons les contingences de l'armée, mais on ne peut pas décider sans concertation lorsque l'économie d'une région décentralisée est en jeu.» En peu de temps, Swisscom et La Poste ont supprimé de nombreux emplois aux Grisons.

Le 11 avril, le chef de l'armée, principale victime des railleries du carnaval de Coire le mois dernier, a rendez-vous avec les représentants des cantons de la région territoriale 3, dont font partie les Grisons. L'entourage de Christophe Keckeis espère que les esprits grisons se seront calmés. Les premiers signes d'un changement de stratégie y sont perceptibles: ainsi, on se penche désormais davantage sur la proposition du conseiller national PDC Sep Cathomas: négocier avec l'armée une mise à disposition gratuite des terrains et bâtiments qu'elle n'utilise plus, en faveur d'activités économiques.

Le combat grison a fait des émules: l'armée a aussi dû concéder la création d'une filiale du centre d'infrastructure de Mels (SG) à Glaris, avec 10 emplois supplémentaires, le maintien de l'aérodrome de Mollis (GL) jusqu'en 2007, et la prolongation de trois ans au moins (jusqu'à fin 2010) de l'exploitation des hélicoptères à Dübendorf, dont la fermeture a déclenché un mouvement de protestation très actif – les jets cesseront toutefois de décoller de la banlieue de Zurich à la fin de cette année, comme prévu. De plus, Dübendorf conservera la direction des classes de pilotes. D'autres concessions ont été accordées – ou sont en passe de l'être – aux cantons de Saint-Gall, d'Appenzell Rhodes-Extérieures et de Thurgovie. Que feront le Valais, ou Berne, le plus lourdement pénalisé par les coupes de l'armée?