Dans la plus grande discrétion, la justice genevoise vient de condamner quatre hommes d'affaires reconnus coupables d'avoir aidé la famille du défunt dictateur Sani Abacha à transférer en Suisse le produit du pillage, de 1993 à 1998, des caisses publiques du Nigeria. Ces quatre personnes – trois Suisses et un Libano-nigérian – se sont vu infliger des amendes allant jusqu'à 200 000 francs pour blanchiment. Des mesures plus sévères, comme la privation de liberté, ont été jugées excessives. Cette quadruple sentence, prononcée par le juge d'instruction Georges Zecchin, pourrait être une aubaine pour les finances de l'Etat de Genève: la justice a aussi ordonné la confiscation de plus de trois millions de francs, montant qui correspond aux profits illicites réalisés par les condamnés.

Millionnaire suisse

Parmi eux se trouve un millionnaire suisse actif au Nigeria, notamment dans le transport aérien, et qui possédait un bureau de change. Celui-ci a activement aidé le fils de Sani Abacha, Mohammed, à évacuer son argent vers la Suisse. Sa méthode était des plus simples: il transportait des valises bourrées de billets dans son jet privé, qui volait régulièrement entre Lagos et Genève. Quelque deux millions de francs lui ont été confisqués.

Ce riche personnage était en contact avec un cadre de la société pétrolière Addax, implantée notamment à Genève, et dont Le Temps a déjà révélé qu'il avait servi d'intermédiaire lors du transport en Suisse de près de 120 millions de francs (lire notre édition du 24 août). Ce dernier a été condamné à une amende d'environ 40 000 francs et plus de deux cent mille francs lui ont été confisqués. Une peine similaire à été infligée à son supérieur, le responsable du Nigeria chez Addax, qui a démissionné de ses fonctions au cours de l'an dernier: il disposait de la signature sur un compte qui accueillait certains des fonds détournés par le clan Abacha. Les deux hommes auraient pensé que les services qu'ils rendaient à la famille au pouvoir amèneraient des affaires à la société. L'entreprise Addax, dont la direction a été mise hors de cause, explique que ces deux personnes ont agi isolément, sans utiliser les comptes de l'entreprise et à l'insu de leur hiérarchie.

Un compte à disposition

Le dernier condamné, qui a écopé d'une amende de 200 000 francs, avait mis son compte bancaire à disposition pour accueillir des fonds appartenant en fait aux Abacha. Il s'agit d'un proche du puissant milliardaire libano-nigérian Gilbert Chagoury, très lié à l'ancien pouvoir, qui a déjà été condamné à une amende record d'un million de francs (lire Le Temps du 25 juillet).

Ces condamnations rapporteront sans doute au canton de Genève une partie des trois millions de francs confisqués, le reste revenant, comme c'est l'usage, au pays – le Nigeria – qui a été lésé par les détournements de fonds. La répartition exacte de cette somme doit encore faire l'objet de pourparlers. Mais ces amendes ne sont encore qu'un avant-goût de ce qui attend un certain nombre d'autres intermédiaires suisses, notamment les avocats qui, à Zurich et Genève, ont aidé la famille Abacha à mettre en place les structures nécessaires pour abriter le produit du pillage en règle de l'Etat nigérian.