Un haut responsable pour le Nigeria de la compagnie pétrolière Addax, qui dispose d'une succursale à Genève, a été longuement entendu le 15 août par le juge d'instruction Georges Zecchin, qui instruit l'enquête sur les fonds détournés par les proches de l'ancien chef de la junte militaire du Nigeria Sani Abacha. Sur la base, notamment, de documents recueillis au Nigeria, la justice soupçonne ce dirigeant d'avoir facilité le transfert de quelque 74 millions de dollars (environ 120 millions de francs) vers la Suisse au profit de Mohammed Sani Abacha, le fils du dictateur, par le transport de fonds en liquide au Nigeria. L'actuel gouvernement du Nigeria accuse les proches de Sani Abacha, mort en 1998, d'avoir détourné à leur profit plus de quatre milliards de francs prélevés directement sur les caisses publiques du pays.

Mécanisme de compensation

Par l'intermédiaire d'un homme d'affaires nigérian, ce haut responsable a aussi permis à Mohammed Sani Abacha de faire sortir de l'argent du Nigeria par le biais d'un mécanisme de compensation. De l'argent, qui proviendrait entre autres de la Banque centrale, était remis en liquide à des sociétés au Nigeria, qui à leur tour créditaient du même montant des comptes en Suisse, ceux de Mohammed Abacha et de son cadet Mohammed Abba Sani. L'opération a donc permis de transformer des valises de cash en crédits irréprochables. Un second haut responsable de la société, supérieur direct du premier, sera entendu ultérieurement dans le cadre de la même affaire. Mais la compagnie en tant que telle ne semble pas avoir eu connaissance du système de transferts de fonds mis en place par son employé et parle d'un «dérapage» isolé.

Le système de la compensation s'est avéré être un excellent moyen de convertir des valises de cash en crédits propres. Selon un initié, ces actions peuvent être considérées comme du blanchiment et l'employé concerné risque donc d'être inculpé prochainement. A la décharge de la compagnie Addax, les spécialistes de l'Afrique suggèrent qu'il n'y avait peut-être pas d'autres moyens de poursuivre leurs activités pour les sociétés pétrolières établies au Nigeria que de se plier à la volonté du très corrompu clan Abacha. Le comité de surveillance de l'entreprise, qui s'est réuni le 22 août pour discuter du cas, a provisoirement décidé de maintenir le responsable mis en cause dans ses fonctions et de lui adresser un avertissement écrit, qui pourrait se doubler d'une mesure disciplinaire en fonction de la décision de justice (lire ci-dessous).

Selon John Bearman, de l'Energy Intelligence Group de Londres, Addax est le négociant de pétrole le plus expérimenté d'Afrique et concentre quasiment toutes ses activités sur ce continent, notamment les pays de la côte ouest (Cameroun, Sénégal, Nigeria…). Le groupe domicilié à Londres vient d'investir massivement pour augmenter les capacités de stockage du port de Cotonou, au Bénin, et possède des champs pétrolifères au Nigeria et en Côte d'Ivoire. Cette société privée très discrète, dont la succursale genevoise est installée dans des bureaux postmodernes à Champel, un quartier chic, est connue pour avoir été très proche du ministre nigérian du pétrole sous l'ère Abacha, Dan Etete, qui résiderait aujourd'hui en France.

Addax est la première entreprise non-bancaire à être impliquée dans l'enquête sur le recyclage des fonds pillés par le clan Abacha. Mais ce n'est certainement pas la dernière. Des multinationales de taille beaucoup plus importante ont également participé à ce type d'opération, bien qu'il soit difficile d'en savoir plus à ce stade: «Notre but n'est pas de mener une guerre contre les intermédiaires qui ont permis de divertir les fonds volés vers la Suisse ou d'autres pays», explique Enrico Monfrini, l'avocat de la République du Nigeria, qui se refuse à tout commentaire à ce sujet. Il faudra au gouvernement nigérian beaucoup de doigté pour amener ces géants à reconnaître leurs torts sans les pousser à revoir à la baisse leurs investissements dans le grand pays africain.